Philippe Couillard et Justin Trudeau ont uni leur voix.

Ça vaut la peine d'essayer

Le Canada ne pourra remporter une épreuve de force contre le mouvement protectionniste qu’incarnent les États-Unis de Donald Trump. Le premier ministre Justin Trudeau aurait bien beau brandir la menace de représailles, il est parfaitement conscient qu’il courrait à sa perte en adoptant une attitude belliqueuse. Il sait que seul le peuple américain a le pouvoir de faire reculer le président Trump. Le peuple, de même que les compagnies qui dépendent des 2,5 millions de tonnes d’aluminium exportées chaque année au pays de l’Oncle Sam.

C’est cette carte qu’a décidé de jouer le premier ministre, lundi, lors du coup d’envoi d’une tournée pancanadienne au cours de laquelle il souhaite rassurer les travailleurs de l’aluminium et de l’acier du pays. Après le Saguenay-Lac-Saint-Jean, le chef du gouvernement fédéral fera escale à Hamilton et à Sault-Sainte-Marie, en Ontario, puis à Regina en Saskatchewan. 

Certes, le premier ministre livrera son message d’espoir dans les communautés ciblées, mais la démarche a surtout pour objectif de se faire entendre jusqu’au-delà des frontières. Et sur ce point, la présence de CNN au centre de coulée de Rio Tinto, à Saguenay, témoigne d’une stratégie politique habilement ficelée. 

L’image de Justin Trudeau vêtu de jeans et de bottes de travail, chemise entrouverte, entouré d’ouvriers et de lingots d’aluminium, a été diffusée dans chacun des cinquante États américains, accompagnée de lignes de presse qui, une fois réunies, se résument ainsi : les conséquences d’une taxe sur l’acier et l’aluminium seront aussi importantes pour vous que pour nous.

Reste à voir dans quelle mesure nos voisins du sud adhèreront aux arguments du premier ministre canadien, lorsqu’il vante les avantages d’un marché intégré ou quand il prédit des pertes d’emplois de chaque côté de la frontière. Il va même jusqu’à rappeler que l’industrie millitaire repose en partie sur l’aluminium canadien. Quand on parle de toucher une corde sensible... Les Américains en viendront-ils à l’inévitable conclusion qu’en bout de ligne, ce sont eux qui paieront ces tarifs de leur poche, s’ils sont appliqués ? 

Au moins, ils auront été prévenus. 

Une tribune

Dans un autre ordre d’idées, ce lancement de tournée met en relief l’importance de l’aluminium pour l’économie du Canada, du Québec et particulièrement pour celle du Saguenay-Lac-Saint-Jean. 

La présence de Rio Tinto dans la région a permis à cette dernière de se développer et de devenir le symbole du métal gris au pays. À l’échelle nationale, l’aluminium demeure toutefois une industrie méconnue et parfois critiquée injustement. Rien qu’au Québec, pensons à ceux qui, depuis des décennies, dénoncent l’octroi de blocs énergétiques accordés à l’industrie. 

Une visite comme celle de lundi est une vitrine inespérée pour démontrer l’ampleur du savoir-faire saguenéen et jeannois, qui n’existerait pas sans la production de métal primaire. 

Solidarité

Peut-être qu’à terme, cette tournée du premier ministre n’aura pas eu l’effet souhaité ; peut-être le destin de l’aluminium et de l’acier demeurera-t-il une monnaie d’échange dans le cadre des négociations entourant l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA). 

Quelle que soit l’issue de cette saga, il faudra néanmoins se souvenir que pour une fois, tous ont marché dans la même direction : Ottawa, Québec, l’industrie et les travailleurs. Cette solidarité est — et demeurera — notre principal atout contre les régimes protectionnistes tel que celui de Donald Trump. 

Et si la stratégie de Justin Trudeau est profitable, s’il réussit à convaincre les Américains en les interpellant ainsi jusque dans leur foyer par l’entremise des grands réseaux tel CNN, il pourra dire qu’à l’instar de David, il a su terrasser Goliath à l’aide d’un vulgaire caillou. 

Ça vaut la peine d’essayer.