Bienvenue dans la cour des grands

ÉDITORIAL / Il y a de ces histoires qui inspirent ; qui démontrent qu’en se regroupant et en faisant preuve d’une détermination inébranlable, tout est possible. Une trentaine de producteurs de bleuets du Saguenay–Lac-Saint-Jean ont écrit une page d’histoire, jeudi, en annonçant le démarrage d’une nouvelle usine de congélation dans le secteur de Normandin. Les instigateurs de la démarche estiment qu’en étant ainsi maîtres de leur destinée, ils obtiendront davantage pour leur production. Le temps leur donnera peut-être raison, peut-être tort, mais une chose est certaine : il faut saluer leur décision de se retrousser les manches et d’agir.

Au cours des dernières années, une grogne sans cesse croissante s’est installée chez les producteurs de bleuets de la région. Les partenariats d’antan ont cédé la place à une méfiance irréconciliable pour certains. Les prix à la baisse, année après année, n’ont fait qu’alimenter cette dualité.

Le regroupement des 30 a défini l’issue de cette saga et lui a donné un nom : Congèlerie Héritier. Ensemble, ils produisent entre 7 et 10 millions de livres de bleuet chaque année, un volume qu’ils croient suffisant pour rentabiliser leur investissement, qui totalise 21,5 millions $.

Entre autres stratégies, ils souhaitent capitaliser sur un nombre de journées de récolte moins élevé que celui qui leur était imposé par les usines existantes. Ils misent également sur la technologie hollandaise qu’ils ont acquise et qui, prétendent-ils, leur ouvrira des marchés jusqu’ici inaccessibles.

Mais dans les faits, le défi qu’ils entendent relever est beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît. Ces producteurs sont maintenant transformateurs et distributeurs, dans un marché international qui ne leur ouvrira pas ses portes si facilement. Bref, ils s’aventurent dans un univers qui ne pardonne pas les erreurs et où les risques d’échouer sont au moins aussi grands que ceux de réussir.

Naturellement, jeudi, l’heure n’était pas aux craintes, mais à la réjouissance. Daniel Gobeil, le président du Syndicat des producteurs de bleuets du Québec, a lutté avec acharnement contre le monopole des transformateurs, notamment l’entreprise Bleuets sauvages du Québec. Le conflit, qui a fait l’objet de maints reportages et de poursuites judiciaires au fil du temps, ne s’est jamais apaisé. Pour M. Gobeil, la nouvelle usine de Normandin est plus qu’un tremplin pour les producteurs ; plus qu’une occasion d’affaires. Pour lui, c’est « la 8e merveille du monde », pour reprendre ses termes.

Parce que l’usine lui permettra de valider ou d’infirmer les accusations qu’il a proférées contre les géants de l’industrie. « On devrait finir par savoir quelle sorte de rentabilité ça amène », a-t-il déclaré au journaliste Guillaume Roy, jeudi.

Certes, il aura enfin réponse à ses questions, mais l’avenir de cette usine ne doit pas reposer uniquement sur la vindicte et la haine. Cette nouvelle entreprise doit être muée par une vision qui la distinguera de ses concurrentes. Elle doit s’appuyer sur un plan d’affaires solide et sur une confiance absolue des actionnaires. Elle doit enfin prendre sa place grâce à la qualité de ses produits, car, au risque de se répéter, le libre marché est impitoyable.

Il y a un monde entre la production et la commercialisation d’un produit. Les personnes qui seront en charge de l’usine auront parfois fort à faire pour convaincre les actionnaires de leurs décisions d’affaires. Il y aura sans doute une longue période d’adaptation pour ces derniers, surtout pour ceux qui ont embarqué dans cette aventure afin d’assouvir leur colère à l’égard des distributeurs existants. Mais à terme, cette prise en main pourrait se révéler tel un modèle applicable – et bénéfique – dans plusieurs industries.

Espérons que c’est le dénouement qui attend les actionnaires.

Et en attendant, souhaitons-leur la bienvenue dans la cour des grands.