Bienvenue à la pourvoirie

ÉDITORIAL / Le projet d’aménagement d’une usine de liquéfaction du gaz naturel à Saguenay a suscité un débat qui dépasse largement les frontières du Saguenay-Lac-Saint-Jean. De partout en province, de plus en plus de voix s’élèvent contre le promoteur, si bien que certains craignent désormais de se prononcer en faveur de cet investissement. Ceux qui osent s’aventurer dans cette voie savent qu’ils risquent d’être qualifiés d’hérétiques, d’obtus, de négationnistes, de « trumpistes ». Des ignares de petites régions, également.

Les gens des « régions ressources », comme le dit la députée Manon Massé, porte-parole de Québec solidaire, devraient ouvrir les yeux et dire non au projet ; ils devraient réaliser que leur avenir ne dépend plus de l’industrie lourde, mais plutôt des circuits en agriculture, de l’utilisation responsable du bois d’œuvre, de la biomasse… Dans sa lettre publiée vendredi, elle compare les emplois de la cimenterie McInnis de Port-Daniel à ceux, beaucoup moins payants, des Serres Toundra de Saint-Félicien. Sait-elle seulement que l’entreprise jeannoise peine, depuis son ouverture, à embaucher des travailleurs québécois, si bien qu’elle doit recourir à la main-d’œuvre étrangère pour maintenir ses opérations ? La chef solidaire évoque même l’apocalypse : « Laissées à l’abandon, ses infrastructures serviront de plaque commémorative à l’échec d’un vieux modèle de développement, qui donne tout aux multinationales étrangères des ressources naturelles et qui ne laisse rien aux gens d’ici quand elles partent. »

N’en rajoutez pas, Mme la députée, la coupe est pleine ! Peut-être qu’en fin de compte, les Saguenéens et les Jeannois devraient se résigner à devenir guides touristiques et vendeurs de canotiers ou de capteurs de rêve, pénitents pour les années fastes où le développement de leur région reposait sur le monde industriel. Tant qu’à faire, pourquoi ne pas ériger une pancarte à Laterrière, sur laquelle serait inscrit «Bienvenue à la pourvoirie du Saguenay-Lac-Saint-Jean» ?

Trêve d’ironie, le véritable problème, ici, c’est que le Saguenay-Lac-Saint-Jean est devenu le champ de bataille des formations politiques du Québec, et que l’opposition est prête à tout pour avoir gain de cause sur le premier ministre François Legault, qui n’a jamais caché son appui au projet de GNL Québec. Autant Québec solidaire que le Parti québécois, Sylvain Gaudreault en tête, rêvent de voir fléchir la CAQ dans ce dossier chargé d’émotion. Mais comme dans toutes les guerres, il y aura des dommages collatéraux, quel que soit le dénouement. L’un des premiers, dans ce cas précis, risque d’être la crédibilité des mécanismes environnementaux dont s’est doté le Québec au fil du temps.

Le Québec est réputé pour sa rigueur en matière de développement durable, non seulement au Canada, mais à l’échelle planétaire. Parlez-en aux dirigeants des grandes industries comme l’aluminium ou l’exploitation forestière. En remuant ciel et terre pour faire avorter le projet de GNL Québec, les opposants issus de la classe politique sèment délibérément le doute sur le Bureau des audiences publiques en environnement (BAPE), le chien de garde de notre société. Cette institution indépendante a comme mandat de statuer sur les projets comme celui de GNL, au terme de travaux exhaustifs, s’appuyant sur des mémoires provenant de toutes les parties concernées. Aussi, pourquoi ne pas laisser aux experts du BAPE le soin d’analyser le dossier, sinon parce qu’il y a un déficit de confiance à leur égard ?

Si ces derniers concluent que le projet de GNL Québec ne répond pas aux critères fondamentaux de notre collectivité, s’ils rejettent sa réalisation parce qu’il ne s’inscrit pas à l’intérieur des normes québécoises, alors là il sera temps, d’une seule et même voix, d’interdire au promoteur l’accès au Saguenay-Lac-Saint-Jean.

Or, le jeu de la politique étant ce qu’il est, attendons-nous à des mois d’affrontements sur le territoire régional. Des combats menés au nom de la vertu, stratégiquement orchestrés dans la métropole, puisque c’est comme ça que ça se passe quand il est question de vulgaires « régions ressources », comme l’écrit si bien Manon Massé.