«Le plus inquiétant, c'est que l'avenir du bleuet ne repose pas strictement sur les dictats du marché. Il réside également dans les conflits interminables qui empoisonnent l'industrie et qui ne semblent pas sur le point de se régler.»

Avant qu'il ne reste que la croûte

ÉDITORIAL / Un nombre important de producteurs de bleuets sont au bord de la faillite au Saguenay-Lac-Saint-Jean. La situation est encore plus grave que le pire des scénarios anticipés. Selon une étude dont Le Quotidien a obtenu copie, il serait impossible pour la moitié des bleuetières de la région de faire leurs frais en 2017 avec un prix de 0,30 $ la livre. Imaginez les répercussions potentielles alors que le tarif décrété par l'industrie, à l'aube de la nouvelle saison, est de 0,20 $ la livre ! Une hécatombe se profile dans une industrie qui, depuis des générations, fait l'orgueil de la région.
Le plus inquiétant, c'est que l'avenir du bleuet ne repose pas strictement sur les dictats du marché. Il réside également dans les conflits interminables qui empoisonnent l'industrie et qui ne semblent pas sur le point de se régler.
En 2011, dans nos pages, le producteur Daniel Gobeil évoquait le scandale de Norbourg pour décrire le système. Sa sortie lui a valu une poursuite en diffamation de la part des deux grands transformateurs de la région, qui se partagent un monopole établi par convention. Après cinq années de procédures judiciaires, les plaignants ont finalement abandonné leur démarche. Ce litige fait néanmoins écho dans l'univers du bleuet sauvage, et le torchon brûle toujours entre les belligérants.
Or, aujourd'hui, nous n'avons plus le loisir d'investir dans ces affrontements entre cueilleurs et acheteurs. C'est tout un pan de l'économie régionale qui, comme dans l'aluminium et la forêt, fait face à une concurrence planétaire de plus en plus féroce. Dans ce contexte, crier haut et fort que notre bleuet sauvage est le meilleur, le plus dodu et le plus juteux qui soit ne suffira pas pour renverser la tendance. Tant que les intervenants ne marcheront pas tous dans la même direction et que la Financière agricole n'aura pas adapté ses programmes aux réalités des bleuetières, l'industrie sera en péril. L'échiquier est désormais bien trop immense.
Jean-Eudes Senneville décrit la situation en des termes peu nuancés, mais symptomatiques d'une crise sans précédent : « Excusez l'expression, mais on est dans la merde. » Par le biais de ses entreprises, ce dernier est à la fois producteur, acheteur et transformateur. Il incarne le système dans son ensemble, et dans une certaine mesure, les problèmes qui l'affligent. Or, il y a une menace beaucoup plus vile et tous doivent s'unir pour l'affronter. Et l'ennemi ne se trouve pas de ce côté-ci de la Réserve faunique des Laurentides.
L'heure n'est plus à savoir s'il y a eu abus dans le passé, mais plutôt à élaborer une stratégie conjointe qui assurera la pérennité de l'industrie. Les entreprises et les cueilleurs ne peuvent plus vivre dans l'espoir que le marché se rétablisse au terme de la saison, comme ce fut le cas l'an dernier. Les transformateurs, critiqués pour leur manque de transparence, sont dans le même bateau.
Les deux solitudes n'ont jamais pu vivre en collégialité, dans une logique de confiance mutuelle. Les producteurs continuent de croire qu'ils ont été exploités injustement par les transformateurs. Seule l'ouverture des livres comptables des usines de congélation serait susceptible de modifier leur perception, mais jamais une entreprise n'acceptera de produire ses chiffres sur demande, à moins de circonstances extraordinaires. Ça ne se fait pas, et ça n'arrivera pas.
La confiance devra donc s'appuyer sur d'autres bases. Quelles seront-elles ? Il appartient aux parties prenantes de les déterminer. Mais s'il est une certitude, c'est qu'il faudra agir avant qu'il ne reste plus dans la région que quelques grands industriels intégrés.
Le premier ministre Philippe Couillard doit prendre acte de la situation et s'immiscer dans le dossier avec toute l'influence qu'il possède. À eux seuls, producteurs et transformateurs ne sauront apaiser le chaos et aborder leur futur de façon sereine et éclairée.
Pas moins de 30 pays sont producteurs de bleuets dans le monde. Allons-nous encore une fois nous déchirer sur la place publique jusqu'à ce que de la tarte, il ne reste plus que des miettes et un peu de croûte ?