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Daniel Côté
Le Quotidien
Daniel Côté

Acceptabilité à sens unique

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ÉDITORIAL / Dans son rapport consacré au projet GNL Québec, le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) s’est attardé à la notion d’acceptabilité sociale. Ses auteurs ont constaté qu’elle occupait une place importante dans l’argumentaire des promoteurs et des opposants, un phénomène qui se serait amplifié dans les dernières années.

Chaque camp s’appuie désormais sur des sondages, se vante d’avoir généré une forte participation aux audiences, de tenir des manifestations à répétition. Tout ceci pour impressionner les commissaires et le gouvernement provincial, qui a le dernier mot. C’est comme une campagne électorale, sauf que ça dure plus longtemps.

Le rapport fait état de l’extrême densité du débat provoqué par le projet de construction d’un complexe de liquéfaction de gaz naturel à Saguenay. Cette saga aurait produit tant de mauvais sang, mis en opposition des visions du monde tellement tranchées, que la cohésion sociale serait menacée.

Suivant cette logique, la commission a recommandé à la Direction de la santé publique d’effectuer un suivi portant sur les divisions sociales. Que le projet se fasse ou non, elles pourraient en effet perdurer.

Un second aspect de l’acceptabilité sociale analysé par le BAPE, autrement plus conséquent, tient à sa portée géographique. Pour les personnes qui se soucient de l’avenir des régions, cette question est aussi fascinante qu’inquiétante. Qui ça regarde, lorsqu’un projet est mis de l’avant ? La municipalité ? La région ? La province ?

Dans le rapport, on cite l’avis d’experts qui va dans le sens d’un élargissement de l’acceptabilité sociale « au niveau supralocal/national ». À la page suivante, cependant, on mentionne qu’aux yeux d’un autre expert, « les parties prenantes dont le mode et la qualité de vie sont directement touchés par le projet doivent être considérées de manière prioritaire ».

Tout ceci pour conclure que c’est au gouvernement provincial de déterminer si le projet Énergie Saguenay jouit de l’acceptabilité sociale. Les commissaires lui laissent le soin de choisir la grille d’analyse qui lui sied, géographiquement large ou restreinte, et c’est là que ça dérape.

Ce faisant, le BAPE a ouvert une boîte de Pandore qui pourrait hanter les régions longtemps après que le projet GNL aura cessé de faire les manchettes. C’est d’autant plus étrange que dans son exploration du thème de l’acceptabilité sociale, il a cité des chercheurs et des juristes, ainsi que l’Institut national de la santé publique du Québec, mais négligé un facteur incontournable: l’écosystème médiatique de la province.

Or, c’est là que le bât blesse. Ignorer le déséquilibre des forces en cette matière, c’est fermer les yeux sur l’influence disproportionnée des organes de presse basés dans la Métropole. Leur vision du monde faisant peu de cas des régions, sauf pour nourrir des préjugés tenaces, celles-ci n’ont aucune chance devant le tribunal de l’opinion publique.

Même le Saguenay-Lac-Saint-Jean, dont la trame médiatique est relativement riche, est condamné à l’impuissance face à ce monstre à trois têtes. Si ses intérêts divergent, on sait d’avance quel point de vue sera mis de l’avant et la même règle vaut pour l’Abitibi, la Mauricie, la Côte-Nord, bref, tous les territoires débordant du 514 et du 450.

Pour comprendre ce que nous risquons de perdre, rappelons-nous de la croisade qui a été menée dans les grands centres, au moment où le même BAPE analysait le projet de construction d’une route à quatre voies divisées dans la Réserve faunique des Laurentides. Les médias hostiles à cet investissement avaient raté leur coup et pourquoi ? Parce qu’aux yeux des décideurs politiques, ce dossier ne concernait que notre région. Point à la ligne.

Sous le règne de l’acceptabilité sociale tous azimuts, en revanche, c’en sera fini de cet équilibre précaire. Une seule voix comptera et ce ne sera pas la nôtre.