À quand LE gros projet ?

ÉDITORIAL / Pour une compagnie comme Rio Tinto, il y aura toujours une bonne raison de ne pas augmenter sa production. En 2005, c’était le mode opérationnel qui n’était pas adapté à l’industrie mondiale. En 2009, c’était le marché qui était instable, au lendemain de la crise économique. En 2012, les mauvaises relations de travail à Alma ont mené à un lock-out de six mois. Jusqu’à récemment, l’imposition de tarifs douaniers par l’administration américaine de Donald Trump et l’éventualité de quotas d’exportation ont refroidi les ardeurs de la multinationale. Chaque fois, le contexte justifiait les craintes de la direction, mais le monde des affaires étant ce qu’il est, il faudra, un jour ou l’autre, que la compagnie prenne le risque de se lancer corps et âme vers l’avenir. Et cet avenir, en Amérique du Nord, il est ici au Québec, plus particulièrement au Saguenay–Lac-Saint-Jean.

Il y aura toujours des cycles dans le domaine de l’aluminium, influençant le prix à la tonne ainsi que la demande envers celui-ci. Or, contrairement à d’autres productions, celle du métal gris requiert des usines d’électrolyse à la fine pointe de la technologie. Des installations qui nécessitent plusieurs années à ériger et qui ont besoin d’un certain rodage avant d’être totalement opérationnelles. Dans l’univers de l’aluminium, il faut réfléchir sur la base des décennies à venir, et non dans une optique immédiate. Il faut certes de l’argent, mais aussi de la vision et du courage.

La visite de la ministre canadienne des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, jeudi, était d’abord une démarche politique visant à souligner la levée des tarifs douaniers aux États-Unis. Par contre, la présence de Mme Freeland dans la région a permis de revenir, entre autres choses, sur l’avancement des projets d’expansion AP6x et Alma II. Et encore une fois, le discours de la multinationale était criblé de raisons pour ne pas précipiter ces investissements majeurs. Cette fois, Rio Tinto explique qu’elle doit d’abord reconquérir les marchés, dans un contexte mondial de surproduction d’aluminium.

Sans doute, les réserves de la compagnie sont légitimes. Mais encore une fois, elles sont ancrées dans un horizon restreint, car, même si Rio Tinto avait accès, sur-le-champ, à la totalité du marché mondial, il lui faudrait des années pour être en mesure de s’acquitter de ses commandes. L’oeuf et la poule, comme on dit par chez nous.

Il demeure que Rio Tinto est un citoyen corporatif important au Saguenay–Lac-Saint-Jean, qui investit massivement dans ses infrastructures actuelles. Les travaux réalisés à l’Usine Vaudreuil, la seule raffinerie d’alumine en sol nord-américain, assurent le futur de ce joyau, qui pourrait éventuellement transformer les deux millions de tonnes d’alumine nécessaires à la production totale des alumineries de la région. Il y a aussi les efforts constants de modernisation des usines d’électrolyse et des centrales hydroélectriques. Mais, ce qu’attend impatiemment le Saguenay–Lac-Saint-Jean, c’est LE gros projet. C’est AP6x ; c’est Alma II.

Ce sont ces centaines de milliers de tonnes d’aluminium vert qui nous sont promises depuis des années, en échange de droits d’exploitation de nos ressources naturelles et de décrets environnementaux répétés, qui ont permis à la compagnie de maintenir sa production avec des cuves de technologie ancestrale.

Les tarifs douaniers sont chose du passé et, si l’on se fie aux propos de la ministre Freeland, il n’y aura aucun quota d’exportation. Il reste bien sûr le marché, les conventions collectives, la Chine et une dizaine d’autres arguments qui permettront à la direction de toujours fragmenter ou repousser ces deux grands projets. Mais viendra un moment où la population et le gouvernement voudront davantage et ne se satisferont plus des excuses de la compagnie.

Viendra un moment où la résilience cédera la place à l’impatience.