Éditoriaux

Réfléchir le centre-ville

L’idée de construire un amphithéâtre au centre-ville de Chicoutimi en lieu et place du Centre Georges-Vézina mérite d’être reçue avec tous les égards qu’elle mérite. Encore à l’état embryonnaire, le projet, s’il devait être retenu, doit s’inscrire dans une large réflexion sur l’aménagement global du secteur.

De toute évidence, la mairesse de Saguenay, Josée Néron, est prise de court dans cette affaire, étant bousculée par un rapport d’ingénieur qui lève un drapeau sur la sécurité. Par surcroît, le premier ministre Couillard ajoute de la pression en affirmant qu’il tendrait l’oreille à une demande d’aide financière. Évidemment, les élections provinciales d’octobre prochain ne sont pas étrangères à cet empressement.

Il faut aussi prendre en considération que c’est dans la bousculade que l’idée de construire un amphithéâtre au centre-ville de Chicoutimi a surgi. Cela ne l’écarte pas pour autant si l’on tient compte d’un ensemble de facteurs qui plaident pour l’implantation à cet endroit du «colisée», sans écarter l’emplacement actuel, qui présente beaucoup d’atouts.

Parmi les arguments à analyser, il y a toute la vie qui peut se créer autour d’un amphithéâtre multifonctionnel. Dans le quadrilatère concerné, il y a une bonne offre de restauration, des bars et des commerces intéressants, une zone portuaire plus belle que jamais de l’autre côté du boulevard du Saguenay et un accès facile pour le centre-ville.

Le projet d’un ouvrage comme un amphithéâtre constitue une belle occasion de s’accorder du temps pour réfléchir au réaménagement du centre-ville de Chicoutimi. Animé avec succès par des évènements autour de la bière, du vin, du court métrage et de la musique, le secteur a besoin de plus pour devenir attrayant et s’afficher comme un centre-ville digne de ce nom.

Une réflexion revêt l’avantage de pouvoir aplanir les inquiétudes soulevées par des citoyens au cours des derniers jours, par exemple, sur les espaces de stationnement et la nappe phréatique. 

Quand on jette un regard sur le quadrilatère, ça saute aux yeux que la planification a manqué au fil des ans, au point où il est permis de se demander si quelqu’un a encore à cœur un secteur qui devrait refléter le dynamisme des citoyens. Par exemple, comment en arriver à condamner une partie du stationnement à étages qui mène au CLSC et à certains commerces? Il ne s’agit pas d’un inconvénient passager, mais d’une situation qui dure depuis plusieurs années.

De l’autre côté, l’autogare ne fait guère meilleure figure même s’il est très utilisé et offre un point de vue extraordinaire. Et que dire du terrain vacant en plein cœur d’une ville, qui sert de camping aux véhicules récréatifs l’été? 

Une réflexion mettant à contribution des urbanistes, des architectes, des élus et des citoyens permettrait d’avoir un regard global sur le secteur et pourrait, également, offrir une solution pour unifier les deux côtés du boulevard du Saguenay. Il est toujours périlleux, pour ceux qui arrivent au centre-ville par le transport en commun ou à pied, ou encore qui se stationnement près de la rue Racine, de traverser le boulevard à deux voies divisées.

Les objections à ce scénario se font déjà entendre, mais elles ne doivent pas empêcher les élus de réfléchir sur une vision à long terme. Il serait temps de faire en sorte que le centre-ville soit en phase avec une clientèle jeune et créative, autour des institutions d’enseignement et des services professionnels et de santé. Les centres-villes redeviennent une tendance en Amérique du Nord et pourquoi ne pas s’inscrire dans ce courant?

Ça ne coûte rien d’y penser. Le centre-ville, dans son état actuel, est figé dans le temps et ne se veut pas un incontournable. Y aura-t-il une aussi belle occasion d’y rêver? 

Éditorial

Le voyage du Canadien errant

ÉDITORIAL / Il existe deux versions de chaque voyage qu’un premier ministre canadien effectue dans un autre pays: il y a la version du voyage tel que vu par le pays-hôte, et l’autre, tel que perçu par les électeurs canadiens. Et le périple en Inde qu’achève M. Trudeau ces jours-ci est aussi calamiteux dans une version que dans l’autre.

On pourrait peut-être passer outre l’album-photo de la famille Trudeau, en vêtements traditionnels indiens, posant devant les lieux sacrés du pays, si la mission s’était traduite par des accords commerciaux substantiels. Mais il aurait fallu plus que les quelques centaines de millions $ de contrats annoncés pour nous convaincre du succès de l’exercice, compte tenu de l’envergure de nos deux pays. M. Trudeau aurait mieux fait de porter plus d’attention à la modernité de l’Inde.

Éditorial

A-t-on oublié les profs?

ÉDITORIAL / Des commissions scolaires peinent déjà à recruter des enseignants. La difficulté risque de s’accentuer au cours des prochaines années puisque la clientèle scolaire sera en croissance d’ici 2030. Et pourtant, on ne sent pas l’urgence de s’attaquer au problème et de se doter d’un plan. Une situation révélatrice de notre peu d’intérêt pour l’éducation au Québec. Avoir un bon prof devant une classe n’est pourtant pas un détail.

Le gouvernement a présenté en juin une politique de réussite éducative. Il planche sur la création d’un Institut national d’excellence en éducation. Il a investi 3 millions $ dans le projet de Lab-école des Ricardo-Lavoie-Thibault pour imaginer l’école de demain. Ces derniers mois, il a multiplié les annonces d’investissements «historiques» et «sans précédent» pour rénover les écoles.

Mais un élément important, voire essentiel, est négligé : les enseignants. 

Le nombre d’élèves à la formation générale et à la formation professionnelle va augmenter de 14 % (16 % chez les francophones) d’ici 2029-2030 au Québec. Qui leur enseignera? 

«On n’a pas encore réalisé l’ampleur de la demande qui s’en vient dans le réseau public», indiquait vendredi dans Le Devoir Martin Maltais, professeur au département des sciences de l’éducation de l’Université du Québec à Rimouski. «On aura besoin de plus d’enseignants et de plus de directions d’école, sinon, on s’en va vers une catastrophe annoncée. Le défi est grand, parce qu’on est déjà en pénurie».

La situation est en effet préoccupante. 

Dans le document consultatif sur le projet d’Institut national d’excellence en éducation, le ministère de l’Éducation note de plus que «d’autres variables pourraient influencer la fréquentation à la hausse». Il fait état du possible déploiement de la maternelle 4 ans et du rehaussement de 16 à 18 ans de l’âge obligatoire de la fréquentation scolaire. Des pistes que compte notamment suivre la Coalition avenir Québec si elle prend le pouvoir.

Le milieu de l’enseignement n’est pas seul à souffrir d’une rareté de main-d’œuvre. Le Québec n’est pas seul non plus à s’arracher le personnel enseignant. Des médias rapportaient récemment que les enseignants francophones sont recherchés dans le reste du pays. Raison de plus pour que le Québec mette les bouchées doubles. 

Le ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx, a prévu dans sa politique de réussite éducative un «chantier d’analyse» sur la valorisation de la profession enseignante et sur l’autonomie professionnelle du personnel enseignant. Il veut aussi créer un prix annuel pour reconnaître le caractère innovant des pratiques pédagogiques d’un enseignant ou d’une enseignante.

Il faudra beaucoup plus pour que les étudiants, et non les moindres, accourent vers les facultés des sciences de l’éducation et pour que la profession soit redorée et valorisée chez les jeunes et dans l’ensemble de la société. 

Le ministère a créé en 1994 une semaine pour valoriser la profession enseignante. Quelques bons mots pour les profs une semaine de février ne suffisent pas.

Attaquons-nous sérieusement au problème et ne négligeons aucun aspect. Critères d’admission dans les facultés des sciences de l’éducation (le ministre François Blais voulait les rehausser), compensation financière des stages finaux sous forme de bourse, précarité des jeunes qui débutent dans la profession, rémunération, formation continue, partage des tâches et des classes entre anciens et nouveaux.

Le ministère sait depuis 15 ans que les jeunes enseignants décrochent. Plus de 20 % des recrues quittent la profession après cinq ans. 

L’occasion est belle de prouver que l’éducation est réellement une priorité au Québec.

À nos lecteurs

Du nouveau le dimanche

MOT DU PRÉSIDENT / Depuis plusieurs mois, nous travaillons sans relâche à intégrer les nombreuses possibilités que nous permettent les nouvelles technologies tout en réaffirmant sans cesse notre volonté d’offrir aux lecteurs les contenus qu’ils aiment sur les plateformes de lecture qu’ils préfèrent. Nous rejoignons tous les mois, par l’intermédiaire de nos six quotidiens plus de 3,3 millions de lecteurs.

Nous avons l’ambition de faire encore plus et surtout d’explorer des chemins différents. Au cours des dernières années, nous avons tout remis sur la planche à dessin et procédé à de nombreux changements qui nous placent maintenant dans le peloton de tête en matière de transformation de notre offre aux lecteurs et aux annonceurs. Nous avons déployé nos applications numériques et les avons mises à jour plus d’une trentaine de fois depuis leurs sorties, nous avons créé Capitales Studio qui regroupe plusieurs spécialistes en marketing de projets et de contenus qui développent des concepts sur mesure pour de nombreux clients nationaux et régionaux. Nous avons analysé les meilleures pratiques nord-américaines et européennes en regard de notre site internet et les avons intégrées à notre présentation web et concocté une offre multiplateforme pour nos six marchés. Nous avons multiplié les collaborations entre nos journaux et nous avons surtout analysé ce que vous lisiez afin de mieux comprendre vos attentes.

Nouvelle édition numérique

À compter du 18 mars 2018, nous vous offrirons une nouvelle édition numérique le dimanche. Nous avons déterminé que la publication du dimanche, qui existe uniquement dans le Soleil au sein de notre groupe, devait être offerte sous forme numérique dans nos six journaux en y intégrant des contenus communs ainsi que des contenus locaux permettant d’affirmer la personnalité de chacun d’eux. 

Cette nouvelle édition bonifiera certes le rituel du dimanche de plusieurs d’entre vous et s’inscrit parfaitement dans notre volonté de vous offrir une information de qualité et de proximité. Nous réitérons notre engagement à offrir nos contenus sur de multiples plateformes et que notre édition papier fera partie de notre offre pour encore longtemps.

Le paysage médiatique mondial se transforme et depuis 2015 nous affirmons haut et fort notre volonté de contribuer à cette grande évolution du modèle d’affaires. Nous sommes convaincus que vous serez partie prenante de cet engagement.

Merci de nous lire et soyez assurés que nous n’avons pas fini de vous surprendre.

Éditorial

Nos bons docteurs

ÉDITORIAL / Le gouvernement Couillard a acheté la paix avec les médecins spécialistes. Il a fait le pari qu’une entente — même trop généreuse, voire gênante de l’avis même de certains médecins — serait moins néfaste pour lui qu’un affrontement avec la Fédération des médecins spécialistes (FMSQ) à quelques mois des élections. Un pari risqué. Cette entente s’annonce un véritable boulet pour les libéraux.

Pourquoi? Parce que l’accord illustre parfaitement les contradictions, le double discours et l’insensibilité du premier ministre et de son gouvernement, mais aussi parce qu’il ne garantit aucunement que les Québécois auront un meilleur accès aux soins de santé. 

Philippe Couillard et son équipe rêvent en couleurs, ou prennent carrément les citoyens pour des imbéciles, s’ils croient que l’entente sera perçue comme une «entente bénéfique pour la population» et bonne pour la santé des finances publiques. Une seule chose est assurée : ce sont les portefeuilles des spécialistes qui se porteront mieux. Leur «syndicat» a fait son boulot, mais le gouvernement n’a pas fait correctement le sien en s’appuyant sur une base de prévisions erronées et en ne prévoyant pas un cran d’arrêt. 

Québec soutient qu’il économisera 3 milliards $ grâce à l’abandon de la clause remorque qui aurait permis aux spécialistes de recevoir, en plus d’un rattrapage, les mêmes augmentations salariales que celles consenties aux employés de l’État. Bravo, mais cela ne fait pas oublier qu’un ministre avait approuvé cette clause et qu’on a continué de négocier comme si les spécialistes du Québec affichaient toujours un retard important par rapport à ceux du reste du pays. Certes, il faut éviter que les médecins formés ici à nos frais partent. Mais il y a une limite que les libéraux ont refusé de voir.

Le Québec, ce même Québec qui, selon M. Couillard, se dirigeait vers un mur avec le piètre état de ses finances publiques, a-t-il vraiment les moyens d’offrir à ses 10 000 spécialistes une des rémunérations les plus élevées chez ces professionnels au Canada?

Récemment, lorsque les infirmières ont commencé à exprimer leur ras-le-bol, M. Couillard a pourtant jugé bon de préciser qu’on ne pouvait répondre à tous les besoins en santé. «Nos ressources sont limitées face à des besoins presque infinis.»

Justement, il est d’autant plus essentiel que les dépenses soient déterminées rigoureusement et judicieusement si on veut éviter que le secteur de la santé gruge plus que 50 % du budget de l’État. 

En quoi payer davantage les spécialistes va-t-il assurer une meilleure prestation de soins et améliorer l’organisation du travail qui fait défaut dans le réseau? Québec a déjà suivi cette recette en multipliant les primes et le succès n’a pas été au rendez-vous. La Vérificatrice générale a de plus constaté en 2015 que le ministère de la Santé ne procédait pas à une gestion économique et transparente des fonds alloués à la rémunération des médecins. Elle a noté également un contrôle déficient de la part de la Régie de l’assurance maladie. 

Les lacunes du réseau ne se combleront pas parce que les spécialistes touchent une rémunération brute moyenne de 474 728 $ par an.

Le gouvernement dit qu’il n’avait pas le choix, renier un accord aurait entraîné des contestations juridiques coûteuses dont le résultat est incertain. Cet argument ne l’atteignait pas en 2014 lorsqu’il a légiféré pour modifier les régimes de retraite de milliers d’employés municipaux. Les parties plaideront leur cause cet automne devant la cour supérieure. Nous ne saurons pas avant les élections si le gouvernement a «sauvé» les villes ou si celles-ci risquent d’être dans le pétrin si la loi est jugée inconstitutionnelle.

C’est peut-être déjà de l’histoire ancienne pour certains. L’entente avec les spécialistes risque par contre de hanter les libéraux jusqu’en octobre. 

Éditoriaux

Qui embarquera avec les étudiants ?

Les étudiants de l’UQAC peuvent être fiers ce matin. En se prononçant en faveur du projet Accès Libre lors d’un référendum, ils ont non seulement confirmé leur adhésion aux grands principes du développement durable, mais ils ont également défriché un sentier que plusieurs autres organisations devraient emprunter au cours des prochaines années.

Ces mêmes étudiants qui ont mis le Québec sens dessus dessous en 2012 lors du printemps érable, afin de s’opposer à une augmentation des frais de scolarité, ont accepté de débourser 40 dollars de plus par session pour appuyer la mise en place d’un système de transport collectif actuel et intelligemment élaboré. 

Pourquoi ? D’abord parce que cette fois-ci, ils ont été consultés avec tout le respect qu’ils méritent. Mais leur engouement s’explique surtout par la pertinence indiscutable de ce projet. 

Le système de transport collectif à Saguenay est obsolète et conséquemment, peu utilisé. Le projet Accès Libre permettra à la STS de se redéfinir ; de s’ancrer en plein cœur de Chicoutimi et de desservir plus efficacement ce secteur névralgique, qui regroupe notamment l’UQAC, le Cégep de Chicoutimi, l’hôpital, les centres commerciaux, le Centre Georges-Vézina, une multitude de commerces ainsi que de nombreuses places d’affaires. 

Il va sans dire que l’appui des étudiants était nécessaire pour l’implantation, sur le campus de l’UQAC, d’une station intermodale avec accès à des vélos et à des voitures électriques en autopartage. 

Un premier pas dans la bonne direction 

Par contre, le résultat de ce référendum n’est qu’un premier pas vers un transport collectif qui aspire à se moderniser. À eux seuls, les étudiants ne pourront justifier les quelque 7 millions de dollars investis dans la démarche. Il faudra un effort concerté.

Par exemple, le Cégep de Chicoutimi devra lui aussi s’impliquer afin de faire de cette initiative un succès. 

Il en est de même pour le CIUSSS, qui aurait tout avantage à encourager ses employés à utiliser le transport en commun, surtout avec l’agrandissement annoncé du bloc opératoire à l’hôpital de Chicoutimi. 

Un réseau digne de Saguenay

Plus de 12 000 personnes travaillent quotidiennement dans le périmètre visé par le projet Accès Libre. On estime par ailleurs à 60 000 le nombre de véhicules qui empruntent chaque jour le boulevard Talbot. Est-il utopique d’espérer une diminution de l’achalandage avec la mise en place d’une navette, qui récupèrera les passagers aux dix ou quinze minutes sur le principal axe routier de la région ? 

Il y a aussi le secteur du Centre Georges-Vézina. Est-il possible que la construction d’un nouvel amphithéâtre ou la réfection du bâtiment actuel puisse générer un trafic plus important et des problèmes de stationnement accrus ? Le contraire serait étonnant. 

Une ville de l’envergure de Saguenay mérite un système de transport en commun adapté à notre époque. 

Mais il appartient à tous de faire en sorte qu’un tel circuit s’épanouisse. Même la STS devra revoir sa tarification afin que les personnes âgées et les plus démunis puissent, eux aussi, bénéficier du service.

Les étudiants de l’UQAC ont accepté massivement d’investir 80 $ par année pour prendre part à cette évolution. Au tour des autres, maintenant, de prendre leur billet et de monter à bord, au bénéfice d’un projet collectif de mobilité durable, accessible à tous. 

Éditorial

Tuer, pleurer, prier, recommencer

ÉDITORIAL / Il y a eu, aux États-Unis, 22 tueries ayant fait 10 victimes ou plus, et elles sont toutes survenues depuis 1950. On en compte seulement deux pendant les 30 premières années.

Il y en aura six pendant les 20 années suivantes, entre 1980 et 2000. Et de 2000 jusqu’à aujourd’hui, il y en a eu 14, dont 9 depuis 2010 seulement. Les cinq plus meurtrières de cette liste macabre se sont toutes produites au cours des 10 dernières années.

Éditorial

Prévenir au lieu de subir

ÉDITORIAL / Qui a peur de l’économie collaborative? L’industrie du taxi se méfie du groupe de travail que vient de mettre sur pied la ministre Dominique Anglade pour guider le Québec en cette matière. Les taxis craignent que l’objectif soit uniquement de déréglementer leur secteur. Pourtant, mieux vaut prendre les devants que d’attendre, comme ce fut le cas avec Uber, qu’une crise éclate, que ceux qui dispensent et ceux qui consomment un service ou un bien se retrouvent dans une zone grise et que l’État soit privé de revenus.

Les chauffeurs de taxi et les propriétaires d’hôtels ou d’auberge ne sont pas les seuls qui peuvent souffrir de l’essor des nouvelles formes d’activités économiques. L’économie collaborative peut se développer dans l’alimentation, la location de voitures, d’équipement, de stationnement, dans l’offre de cours. Elle provoque des effets collatéraux dans d’autres secteurs qui doivent s’adapter, qu’on pense notamment à celui des assurances.

Un  gouvernement a aussi beaucoup à perdre si des taxes et des impôts lui échappent, si une concurrence déloyale s’instaure au sein d’un secteur d’activités, si des travailleurs sont exploités et si les règles existantes sont bafouées impunément au nom de la modernité et de l’innovation.

Le statu quo étant impossible, le gouvernement libéral opte pour l’ouverture. «La stratégie du gouvernement du Québec consiste à s’assurer que les initiatives liées à la nouvelle économie soient encadrées par une réglementation et une législation qui préservent l’équilibre entre l’innovation, la sécurité et l’équité».

Dans son plan d’action pour assurer l’équité fiscale, Québec dit également s’inspirer de l’approche retenue par l’OCDE. «La volonté gouvernementale est d’encourager l’économie du partage, dans la mesure où elle respecte notamment les lois fiscales et les droits des travailleurs». Québec souhaite également que «l’encadrement soit flexible pour s’adapter aux modèles à venir».

Tout un défi. On l’a vu dans le cas d’Uber et d’Airbnb. Il n’est pas aisé de trouver un équilibre et de concilier les intérêts des entreprises plus traditionnelles et ceux des entreprises qui proposent des plateformes d’échanges de biens et de services entre les particuliers. Certaines d’entre elles surfent sur les termes «économie collaborative» ou «de partage» pour contourner les lois, pour diminuer leurs coûts de fonctionnement en misant sur du «cheap labour», en rognant sur leurs obligations sociales, en ne payant pas leurs taxes ou leurs impôts. Des utilisateurs se font pour leur part berner par un prix, au détriment parfois de leur sécurité.

Le groupe de travail lancé la semaine dernière et présidé par Guillaume Lavoie, aura fort à faire pour d’ici mai, faire le tour de ce vaste dossier, séparer ce qui est menace et ce qui est opportunité, ce qui est innovation et concurrence déloyale, ce qui est échange sans recherche de profits et visées purement commerciales, et soumettre des recommandations.

L’approche de la France, que cite le gouvernement, est-elle transposable au Québec et efficace? Depuis mars 2017, les sites Internet qui proposent des transactions entre particuliers doivent informer leurs utilisateurs de leurs obligations en matière sociale et fiscale lors de chaque transaction donnant lieu à un paiement effectué par leur intermédiaire. 

À l’approche des élections, on peut craindre que le gouvernement range vite le rapport sur les tablettes si les recommandations soulèvent trop de controverses. Ne seront mises de l’avant que celles visant l’éducation des citoyens et la définition de ce qu’est réellement l’économie collaborative et ce qu’elle implique pour l’État et l’ensemble de la société. Ce sera un bon début, mais le travail restera inachevé.

Éditorial

De Louis Riel à Colten Boushie

ÉDITORIAL / Si le procès qui a blanchi Gerald Stanley, pour la mort de Colten Boushie, suscite autant de colère et d’indignation à travers le pays, c’est parce qu’il n’est que la suite logique d’une longue histoire marquée au fer rouge par le colonialisme et le racisme.

Ce procès ne s’est pas déroulé dans un vacuum. Les racines du système nous ramènent à la ratification du traité 6, un des sept traités signés à la fin du XIXe siècle, quand les communautés autochtones étaient rongées par la maladie et les troupeaux de bisons décimés pour la traite de fourrures. Ces ententes ont dépossédé des peuples de leurs terres pour permettre aux colons blancs de prendre leur place.

Le procès nous ramène à la rébellion, et l’exécution, de Louis Riel qui a incité le gouvernement à mettre en place le système des «passes», qui interdisaient aux membres des Premières Nations de sortir des réserves sans l’autorisation d’un agent du gouvernement. Ce système, qui a duré jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, limitait les déplacements et les rapports des Autochtones avec les Blancs, et nuisait au commerce hors réserve, là encore contrôlé par le gouvernement.

Alors quand les membres de la famille Boushie ont vu la défense écarter systématiquement tous les candidats autochtones du jury, sans autre justification que leur race, il ne s’agissait pas pour eux d’une exception, mais d’une règle qui régit leur vie depuis des générations.

Ils avaient tiré la même conclusion quand les policiers ont procédé à la fouille de la maison de la victime, comme si celui-ci était l’accusé, sans aucune considération pour la mère qui venait d’apprendre la mort de son fils. 

Ils ont pensé la même chose quand la GRC s’est débarrassé de la voiture où il a été tué, au lieu de la préserver à titre de pièce à conviction, sans même analyser les éclaboussures de sang.

Et comment un jury, entièrement blanc, pouvait-il décoder les déclarations des témoins autochtones, situer leurs propos dans une réalité qui se confond avec leurs préjugés?

Le problème est beaucoup plus profond que la seule sélection des jurés, mais c’est une question à laquelle il faut néanmoins s’attaquer. Il est inconcevable qu’encore aujourd’hui, le système permette à des avocats de la défense d’écarter des candidats en fonction de leur race. La «récusation péremptoire» de candidats, qui permet aux avocats d’écarter quelqu’un sans justification, a été abandonnée aux États-Unis et en Grande-Bretagne; elle aurait dû l’être au Canada aussi, et depuis longtemps. Ce système ne fait que perpétuer l’exclusion des communautés autochtones du système judiciaire.

On a reproché au premier ministre Trudeau et à la ministre de la Justice, Jody Wilson-Raybould, leurs déclarations à la suite du jugement. Ils auraient sans doute eu intérêt à peser leurs mots davantage, mais ils devaient néanmoins reconnaître l’importance du problème. Il s’agit d’une cause qui marquera l’histoire, et pour que cette marque, en bout de ligne, ne soit pas que négative, il faut commencer par admettre le problème. 

Coulten Boushie a été tué d’une balle dans la tête, tirée à bout portant. L’accusé s’en est tiré en invoquant une prétendue défaillance de son revolver, que l’analyse de l’arme n’a pas démontrée. Il ne sera peut-être pas possible de renverser ce jugement, rendu par un jury. Alors rendons justice à sa mémoire d’une autre façon. 

Éditoriaux

Mille travailleurs et une vieille dame

ÉDITORIAL / Sur le plancher de l’usine, les travailleurs l’appelaient la « Vieille dame ». On leur a toujours dit qu’elle était sur le point de rendre l’âme ; que son temps était fait ; qu’elle appartenait à une autre époque ! Sa fin a été annoncée à maintes reprises, au fil des ans, et chaque fois, cette fatalité pendait au-dessus de leur tête telle une épée de Damoclès. Or, les employés ont choisi de soigner la « Vieille dame » plutôt que d’accepter son destin tragique. Et c’est leur foi en cette usine qui a mené à l’annonce historique de lundi.

Par définition, l’usine Vaudreuil est une anomalie en Amérique du Nord. Le premier ministre Philippe Couillard l’a d’ailleurs soulevé lors de son discours protocolaire, en mentionnant que celle-ci devrait normalement être érigée en périphérie d’une mine de bauxite. Car rappelons-le, il faut quatre tonnes de matière première pour produire deux tonnes d’alumine. Ce sont donc deux fois plus de bateaux qui doivent traverser mers et océans pour acheminer le précieux minerai jusqu’à Arvida ; deux fois plus de convois ferroviaires également, entre le port et l’usine. Aussi la présence d’une raffinerie d’alumine au Québec défie-t-elle toute logique.

Lundi, le représentant des travailleurs, Alain Gagnon, a été salué d’une pluie d’éloges de la part des dignitaires invités, élus et dirigeants de la compagnie. C’est cependant la présence massive de ses membres et les chauds applaudissements que ceux-ci lui ont réservés qui l’ont frappé droit au cœur. L’officier syndical et son entourage immédiat peuvent en effet s’enorgueillir d’avoir mené leurs troupes jusqu’à cette victoire improbable. 

Tant sous les traits d’Alcan que ceux de Rio Tinto, la multinationale a constamment demandé aux employés de réduire les coûts de production, d’optimiser leurs méthodes de travail et de performer selon des standards que plusieurs croyaient inatteignables. Vaudreuil a été poussée au-delà de ses limites techniques. Malgré sa carrosserie rouillée et ses pièces d’occasion, elle a franchi le fil d’arrivée devant toutes les voitures de Formule 1que lui opposait l’industrie.

Et désormais, l’usine a un futur que plus personne n’osera remettre en cause. Quant aux 1000 travailleurs qu’elle emploie, ces derniers peuvent enfin respirer avec le sentiment du devoir accompli. 

Ils ont sauvé la « Vieille dame ». 

Le beau risque de Gagnon

Il y a beaucoup à retenir du syndicalisme préconisé par Alain Gagnon et son groupe. À de multiples reprises, le président du Syndicat national des employés de l’aluminium d’Arvida (SNEAA-Unifor) aurait pu choisir la voie de l’affrontement en évoquant les avantages considérables dont bénéficie la compagnie. Mais, au lieu d’engager ses membres dans une logique de guerre, il a préféré miser sur eux et sur leur savoir-faire. Son pari a été celui-ci : prouvons-leur que nous sommes les meilleurs au monde. 

Ils ont adhéré à ce beau risque, et l’histoire leur a finalement donné raison. 

Mais il reste encore des chapitres à rédiger, le prochain étant de transformer toute l’alumine nécessaire aux opérations de Rio Tinto au Saguenay-Lac-Saint-Jean. L’objectif de 2 millions de tonnes a ainsi été lancé par Alain Gagnon, lundi, devant toutes les personnes réunies pour l’annonce. Ce dernier a poussé l’audace jusqu’à affirmer que le grand patron de Rio Tinto, le Français Jean-Sébastien Jacques, est favorable à ce projet d’expansion.

Tel que mentionné dans cette même page la semaine dernière, la division Aluminium de Rio Tinto est florissante. Elle a engrangé des profits record de 3,5 milliards de dollars en 2017 et, plus que jamais, le Québec est considéré tel le chef-lieu du métal primaire à valeur ajoutée. 

Il reste à espérer que dans cette conjoncture, tous choisiront de suivre l’exemple d’Alain Gagnon et prouveront aux administrateurs de la compagnie qu’ils sont non pas les plus rigides, mais les plus compétents à l’échelle planétaire. 

C’est ainsi que s’écrit l’avenir.