Dissidents, vraiment ?

L’auteur de cette lettre d’opinion est le chroniqueur pigiste montréalais Éric Faucher, qui réagit à la chronique de Sébastien Lévesque intitulée Les dissidents et publiée dans notre édition du 25 novembre.

POINT DE VUE / Quelle époque ! Il faut l’admettre, nous vivons des temps particulièrement troubles au niveau politique qui s’accompagnent d’une polarisation grandissante du débat public. De Donald Trump à Catherine Dorion, en passant par Jair Bolsonaro au Brésil et Doug Ford en Ontario, il semble que le populisme ait présentement le vent dans les voiles.

À l’heure où il est possible de s’exprimer publiquement sur tout et son contraire, notamment via les réseaux sociaux, il apparaît surréaliste de voir des chroniqueurs publiés quotidiennement dans différents médias crier à la censure de cette façon. Alors que les fake news prolifèrent sur Internet, on serait en droit de s’attendre à ce que les chroniqueurs d’opinion, censés être des professionnels de l’information, aient la décence de ne pas tomber dans les raccourcis faciles. Est-ce vraiment trop demander ?

Mais quelle censure ?

Alors que les débats font rage, principalement sur les médias sociaux, entre une gauche ouverte sur le monde et une droite identitaire qui se replie sur la gloire fantasmée du passé, il importe de prendre un peu de recul pour mieux analyser la situation.

Commençons par l’utilisation du terme « censure ». Est-ce que ces débats endiablés et souvent irrespectueux de la part des deux camps constituent réellement une forme de censure ? Non. La censure, par définition, s’exerce par le pouvoir établi. Un gouvernement peut l’exercer. La police peut l’exercer. L’establishment religieux peut l’exercer. Une entreprise peut l’exercer sur ses employés. Une étudiante de 19 ans derrière son clavier, non.

Il est d’autant plus aberrant de constater que les fameux « dissidents » cités dans la chronique de monsieur Lévesque possèdent tous une tribune dans des médias nationaux qui leur permet d’être lus ou écoutés par des centaines de milliers de personnes chaque semaine. Ça n’empêche pourtant pas ces Denise Bombardier, Richard Martineau et Mathieu Bock Côté de crier régulièrement à la censure à même ces tribunes. Ironique n’est-ce pas ?

En juillet dernier, nul autre que François Legault annonçait sur Twitter qu’il venait de lire le dernier essai de Mathieu Bock Côté. Comment peut-on parler de limitation à sa liberté d’expression alors que même le premier ministre du Québec fait l’éloge de son livre, qui est d’ailleurs disponible dans toutes les librairies de la province ? Un peu de sérieux, s’il vous plaît.

La liberté de répondre

Dans le même ordre d’idée, cette réponse à une chronique publiée ne constitue pas une tentative de musellement ou de censure. Il s’agit tout simplement de l’utilisation de mon droit à la liberté d’expression pour dénoncer une chronique que je juge être consciemment démagogue.

Il en est de même lorsque des débats éclatent sur les réseaux sociaux. Il en est également de même lorsque des manifestants dénoncent un événement jugé raciste ou sexiste. Quand on s’exprime publiquement, n’est-il pas normal de s’attendre à recevoir des réponses publiques ? N’est-ce pas là toute la beauté de la liberté d’expression ?

S’il n’est pas faux de souligner l’agressivité dont font preuve les internautes sur les différentes plateformes de débats, ce serait faire preuve d’une certaine mauvaise foi que de l’associer uniquement au champ gauche, comme le fait Sébastien Lévesque. Il suffit d’aller lire les commentaires sur la page Facebook de Richard Martineau pour s’en rendre compte.

Il ne faut pas se leurrer, le choix des mots est important, surtout quand on gagne notre vie avec l’écriture. À ce titre, quand un chroniqueur énonce que la pensée dominante est celle de « la gauche multiculturelle et mondialiste », il est à se demander s’il faut rire ou pleurer. En plus d’être une affirmation des plus loufoques, il convient d’analyser le choix du terme « mondialiste » par monsieur Lévesque.

L’idée de « mondialisme » trouve sa source dans les écrits complotistes de l’extrême droite antisémite française des années 1980. Il était et est encore utilisé pour décrire un supposé complot de sociétés secrètes et de lobbies opaques dont l’objectif est d’instaurer un gouvernement mondial, visant la destruction des États-nations. Assez paradoxal quand on sait que Québec solidaire, parti régulièrement pointé du doigt comme représentant cette gauche multiculturelle dans la province, a décidé de placer l’indépendance au centre de ses priorités lors de son dernier congrès. Pas très « mondialiste » de vouloir créer un nouveau pays...

La réalité, c’est que ce que Sébastien Lévesque appelle « la gauche multiculturelle et mondialiste » n’existe tout simplement pas. Il existe bien une gauche multiculturelle et internationaliste (lire ici qui vise l’égalité et la solidarité entre les peuples) tout comme il existe une droite économique néo-libérale qui applique le principe de mondialisation des marchés. Alors que la première vise l’amélioration des conditions de vie des plus pauvres par des programmes sociaux, la deuxième applique des mesures d’austérité. Si la première est associée aux syndicats, la seconde est associée au patronat.

Boucs émissaires

Pour créer un amalgame entre ces deux visions politiques et économiques, il faut soit être ignorant ou faire preuve d’une démagogie crasse. Il n’est donc pas surprenant de voir un bon nombre de chroniqueurs de droite s’en donner à cœur joie pour assimiler l’un à l’autre et faire croire au bon peuple que ses intérêts se trouvent dans le nationalisme et le repli sur soi-même.

Quand la classe ouvrière des régions sent, à juste titre, que ses conditions de vie stagnent ou reculent, il devient beaucoup plus facile d’enligner l’opinion publique vers des boucs émissaires que vers les vrais responsables de cette situation. Ces boucs émissaires, on les retrouve dans une classe sociale inférieure : les immigrants, les sans-emploi, les personnes trans ou homosexuelles, etc. Pendant ce temps, les vrais patrons de ce monde, ceux qui décident du maintien des emplois, des salaires et des conditions de travail du petit peuple, eux, sabrent le champagne dans les chambres de commerce et les couloirs des parlements.

En créant ces boucs émissaires, en marginalisant les plus précaires de notre société, ces chroniqueurs n’ont rien de « dissident ». Bien au contraire, ils ne font que renforcer l’idéologie dominante, celle du capitalisme, celle des patrons.