Desjardins a-t-il perdu son âme?

Moi aussi, je trouve que Desjardins a bien changé. Je suis de la génération où, quand naissait un bébé, on l’amenait vite à l’église pour le baptiser et on traversait la rue tout de suite pour lui ouvrir un compte à la Caisse Populaire. Je ne m’en souviens pas personnellement; c’est mon père qui me l’a conté.

Je devais avoir quatre ou cinq ans, je regardais mon grand-père labourer son champ par une belle journée ensoleillée. Il conduisait son tracteur, un chapeau de paille sur la tête et un brin de foin entre les dents. Il avait l’air fier. Quand il passait près de moi, je l’entendais siffloter des airs de chanson. J’ai souvenir que dans ce temps-là, tout le monde était heureux.

Ce même été, au mois d’août, je m’en souviens comme si c’était hier parce que ce jour-là il y avait eu une grosse grêle, j’ai surpris mon grand-père, assis à la table de la cuisine; il pleurait à chaudes larmes. Je me suis approché pour le consoler. Ma grand-mère m’a pris par les épaules et m’a amené dans le salon. Elle m’a dit doucement que mon grand-père pleurait parce qu’il avait épluché trop d’oignons.

Je devais avoir une dizaine d’années. J’ai vu mon père éplucher des oignons. Il avait les yeux rouges. Je lui ai demandé: «Vas-tu te mettre à pleurer comme Grand-Papa?» Mon père a déposé son couteau et l’oignon sur le comptoir et s’est assis pour m’expliquer que ce jour-là, la grêle avait détruit toute la récolte de mon grand-père. En dix minutes, le labeur de tout un été avait été détruit. Heureusement, comme il était un bon Canadien-Français, catholique et pratiquant, il avait pu emprunter de l’argent à la Caisse Populaire pour survivre jusqu’à l’été suivant. Dieu a été bon, cette année-là, il a fait beau tout l’été et mon grand-père a pu rembourser son prêt.

En ce temps-là, tout le monde au village avait un compte à la Caisse Populaire. C’était un édifice qui rivalisait en beauté avec l’hôtel de ville. On en était fier. On disait que la Caisse venait en aide à tous les infortunés.

Aussi, Desjardins veillait à la santé financière de ses membres. Quand Gertrude, ma deuxième voisine de mes parents, a voulu emprunter quelques piastres pour s’acheter un moulin à laver, la caisse les lui a refusés. Ils disaient qu’il n’était pas bien de s’endetter pour s’acheter des biens de luxe. Desjardins a refusé longtemps de faire des prêts à la consommation après que les banques aient commencé à le faire.

Les temps ont changé

Aujourd’hui, la terre de mon grand-père appartient à mon petit cousin. Il brasse de grosses affaires. Tranquillement, il a acheté les trois terres voisines et en loue deux autres de l’autre côté du village. Comme il dit, il élève du maïs et cultive des cochons pour diminuer son risque parce que les cochons n’attrapent pas la grippe en même temps qu’il grêle. Il n’a pas qu’un seul tracteur comme mon grand-père; il a de grosses machines qui font le travail de vingt hommes dans le temps de le dire. Il doit engager des employés pour les conduire dans ses champs, parfois le jour et la nuit. Les employés qui s’occupent de la porcherie doivent être biens instruits; pour aller soigner les cochons, ils s’habillent comme des chirurgiens.

Il paraît que c’est beau là-dedans, mais le cousin ne veut pas que j’y entre de peur que je donne la grippe à ses cochons et qu’il grêle en même temps.

Souvent, un homme de la ville venait le voir pour lui parler d’argent parce que mon petit cousin en brassait de la grosse. Il a fini par transférer toutes ses affaires de la Caisse Populaire du village à une banque en ville. Ses garçons ne vont plus à la caisse. C’est probablement parce qu’ils ne sont pas baptisés. Le petit cousin n’a jamais un sou dans ses poches; il paye tout avec une carte de crédit.

Il m’a déjà dit qu’il n’avait jamais vu de banque, ni de guichet automatique de banque, dans les villages des alentours.

D’autres gros cultivateurs font maintenant affaire avec une banque. Certains gardent un petit compte à la caisse pour faire plaisir au gérant qu’ils connaissent bien.

Il n’y a pratiquement plus personne qui va à la caisse. Tout le monde fait ses affaires par Internet. Il n’y a que quelques vieux du village qui y vont, ne serait-ce que pour voir la belle Manon, la caissière. Mais un jour, la belle Manon est partie et a été remplacée par un Noir. Il est très gentil, très poli, travaille bien et est toujours souriant; il parle drôle; on dit que c’est l’accent de son pays. Mais ce n’est pas comme la belle Manon. Elle était si agréable à voir; elle s’informait toujours si tout allait bien… J’aimais jaser avec elle et elle prenait le temps de m’écouter.

Ce qui devait arriver, arriva: ils parlent de fermer la Caisse et enlever son guichet automatique rendu trop vieux. À une assemblée spéciale, ils ont expliqué qu’elle n’était plus rentable et qu’on pourrait toujours aller à la caisse du village d’à côté et utiliser son guichet. Pour retirer vingt piastres, il va falloir que je sorte ma machine…

Les gens de l’assemblée ont rouspété. Sans caisse ni guichet, c’est la mort du village. Ils ont dit la même chose quand ils ont fermé l’école parce qu’il n’y avait plus assez d’enfants et le bureau de poste parce que tout le monde utilise maintenant les courriels. On ne reçoit même plus de facture en papier. Il a déjà été question de fermer l’église; plus personne ne va à la messe. Tout le monde veut la garder, mais personne ne veut payer pour son entretien. Un prêtre n’y vient plus qu’une fois par mois pour dire la messe devant quatre ou cinq personnes.

Je suis allé au micro et dit que je comprenais qu’ils ferment la caisse parce que je n’y voyais quasiment plus personne. (Je n’ai pas osé dire que je m’ennuyais de la belle Manon.) Mais que pour le guichet, on pourrait cotiser tous les gens du village pour s’en acheter un et payer pour son entretien. Si ça marche, ils pourraient faire la même chose dans tous les autres villages. J’ai été hué. Personne ne voulait débourser un sou; le guichet devait rester gratuit.

J’ai toujours eu mon compte à la Caisse Populaire. Presque chaque année, j’ai reçu un petit montant dans mon compte. Ils appellent ça une ristourne. C’est une part des profits, qu’ils appellent les trop-perçus, faits par la caisse, que j’ai générés avec mes économies. Mon garçon reçoit un plus gros montant parce qu’il a une grosse hypothèque sur sa maison et il y dépose toutes ses épargnes. Dans les banques, ces profits vont directement dans les poches des actionnaires à Toronto.

Mon voisin aussi a son hypothèque à la caisse. À chaque renouvellement, il magasine. Ça ne lui prendrait pas une grosse différence de taux pour qu’il change d’institution prêteuse. À chaque fois, il réussit à obtenir une réduction de son taux parce qu’il est un membre exemplaire.

Desjardins n’est plus dans le même environnement. Autrefois, il avait un quasi monopole dans les campagnes. Les banques ne voulaient pas s’en occuper parce qu’il n’y avait pas assez d’argent à faire. Maintenant que les banques jouent dans les plates-bandes des caisses, il faut que Desjardins se défende et aille dans celles des banques.

Desjardins a pris racine dans nos villages, mais aujourd’hui, ses branches couvrent la planète entière. De petites caisses de village, Desjardins a grandi et joue maintenant sur la même patinoire que les grandes banques internationales. Quand on veut jouer au hockey, on ne peut pas arriver sur la glace en bottes avec une tuque sur la tête et une batte de baseball dans les mains. Il faut, comme les autres, avoir des patins aux pieds, des jambières aux genoux, des épaulettes sur les épaules, un casque sur la tête, des gants et un bâton de hockey dans les mains. Il faut même une coque pour protéger le patrimoine. En plus, il faut respecter les mêmes règles internationales que tous les autres. Sinon, on se fait planter.

Le Québec et le monde ont changé; la concurrence est ouverte. Si Desjardins ne fait plus l’affaire dans votre village, demandez à la Banque Royale, Nationale, de Montréal ou Toronto Dominion d’y ouvrir une succursale; vous verrez.

Il faudrait faire une réflexion sérieuse sur les services bancaires. Pourquoi ce serait uniquement à Desjardins, qui a toujours été et reste une entreprise privée, même si elle est coopérative, de payer des services bancaires à tous les pauvres? Pourquoi Desjardins devrait utiliser l’épargne des membres pour prêter sans discernement à tous ces gens qui, de toute façon, ne pourront jamais rembourser? Desjardins n’est pas l’Armée du Salut. Si Desjardins ne fait pas suffisamment d’argent pour me donner un taux concurrentiel sur mes dépôts à terme, je vais les transférer dans une banque.

Je me souviens que quand Desjardins a implanté son réseau de guichets automatiques, il a offert au Gouvernement de déposer les allocations sociales directement dans les comptes des bénéficiaires. Ainsi, ils pourraient retirer leur argent au guichet et diminuer les transactions au comptoir, donc les frais d’opération. Mais comme les bénéficiaires reçoivent rarement un montant qui est un multiple exact de 20$, ils ont continué à faire leurs retraits au comptoir. Quand on ne reçoit que 617,35$ par mois, le 17,35$ est important tout de suite.

Est-ce que le gouvernement devrait offrir les services de guichet automatique dans les villages? L’Allemagne a déjà une solution. Tous les citoyens doivent obligatoirement avoir un compte bancaire, mais les banques ou les coopératives ne sont pas tenues d’accepter les clients «non rentables». Alors, ils ont créé la Postbank où les plus démunis peuvent ouvrir un compte courant et y recevoir leur allocation sociale et faire toutes les transactions qu’une personne normale peut faire. Au départ, il s’agissait de comptoirs bancaires dans les bureaux de poste; ils étaient déjà aptes à effectuer des transactions commerciales comme la vente de timbres et des traites postales. Recevoir des dépôts et faire des retraits d’argent leur a été facile à réaliser. Donc, tous les gens qui ne pouvaient pas ouvrir un compte dans une banque commerciale pouvaient en ouvrir un à la Postbank. Cette banque a évolué. Maintenant, les «clients» peuvent faire leurs transactions à partir de chez eux par Internet, sur des terminaux disponibles à plusieurs endroits publics ou à des guichets automatiques. Leur système informatique (SAP) est très évolué. Ces gens-là n’ont de toute façon pas d’épargne. Le système leur permet d’avoir une carte de paiement et éventuellement une marge de crédit en fonction de leur capacité de rembourser, comme dans les autres banques. Quand le compte est créditeur, ils peuvent avoir de l’intérêt au taux du marché.

Ici, au Québec, c’est Desjardins qui, par ses origines, a la charge de servir tous ceux qui ne peuvent pas ouvrir de compte dans une banque. Au départ, les Caisses Populaires ont été créées pour offrir des services d’épargne et de crédit pour les Canadiens-Français catholiques que les banques anglaises dédaignaient. La «clientèle» était captive et Desjardins n’avait pas de concurrence. Pendant longtemps, Desjardins a contribué à ce que les Canadiens-Français arrivent à un niveau de vie équivalent à celui des Anglais. Maintenant que les Canadiens-Français ont les moyens, les grandes banques canadiennes les courtisent. Aujourd’hui, tout le monde peut faire affaire avec l’institution financière de son choix, à condition d’être rentable pour elle. Pourquoi l’ensemble des sociétaires de Desjardins devrait-il payer pour les démunis alors que les actionnaires des banques refusent de le faire?

Les services bancaires sont essentiels à tout citoyen, riche ou pauvre; ça devient donc un service public. Le Gouvernement, que nous élisons pour gérer les problèmes communs à toute la société, devrait prendre en charge ce service pour les plus démunis et le payer à même l’impôt de tous comme il le fait pour les services de santé, les routes, la sécurité publique, etc. Notre gouvernement pourrait faire comme l’Allemagne et créer une banque pour les démunis, ou, tout simplement, assumer une partie des frais bancaires des démunis dans toute institution bancaire du pays comme on leur porte une assistance sociale. Chaque banque ne devrait plus avoir le droit de refuser un client qu’il juge «trop pauvre».

Je le répète, Desjardins est une coopérative où ce sont les membres qui empochent les profits (qu’on appelle les trop-perçus) proportionnellement aux profits qu’ils permettent de générer par leurs activités bancaires et non pas une banque qui envoie tous les profits directement dans les poches des riches actionnaires. En tant que membre de Desjardins, je ne vois pas pourquoi je devrais sacrifier une partie des intérêts de mes REER ou payer plus d’intérêt sur ma marge de crédit pour que mon institution financière puisse offrir gratuitement ses services ou accorder des prêts à tous ceux qui le demandent, peu importe leur solvabilité.

Luc Girard

Québec