Désapprendre en situation de crise

POINT DE VUE / Amorce du déconfinement des régions. Report de celui de la région de Montréal. Permission soudaine de retour au travail pour les 60 ans et plus. Ces situations attirent les critiques, qui accusent les autorités d’incohérence, de contradiction, voire d’improvisation. Un récent sondage de la firme Léger indique d’ailleurs que 30 % des Québécois sont insatisfaits du plan de déconfinement. A-t-on perdu le contrôle ?

Ce texte est rédigé par Stéphane Allaire, professeur au Département des sciences de l’éducation à l’Université du Québec à Chicoutimi.

Feu Alvin Toffler est un sociologue états-unien de renom. On le qualifie aussi de futurologue. Il a anticipé, bien avant leur avènement, plusieurs changements sociétaux importants. Par exemple, dès le début des années 1970, il a prédit la société de l’information qui s’est mise en place une vingtaine d’années plus tard.

Infobésité

Nous étions déjà submergés d’informations avant la pandémie. Nombre d’entre elles nourrissaient le culte médiatique des trois S. Histoires de sexe. De sport. De sang. C’était léger, divertissant.

L’arrivée du coronavirus nous plonge dans un contexte inédit. Maintenant, c’est sérieux. Il n’y a qu’un sujet d’actualité. Il nous concerne tous dans ce que nous avons de plus précieux. Les informations, en plus d’être nombreuses, spécialisées et interdépendantes, changent à la vitesse d’un TGV. Et les mauvais renseignements peuvent, plus que jamais, avoir des conséquences funestes.

Toffler, qui était aussi écrivain, a affirmé : « L’analphabète de l’an 2000 ne sera pas celui incapable de lire et d’écrire, mais celui inapte à apprendre, désapprendre et réapprendre ».

Le film de santé publique qui s’écrit à la vitesse grand V depuis quelques mois met en lumière notre difficulté à désapprendre. Il témoigne d’un rapport cumulatif plutôt que transformatif au savoir. Que signifie ce jargon ? Dit simplement, qu’on préfère empiler les unes sur les autres les informations transmises par les autorités, plutôt que les réorganiser et faire du ménage pour élaguer les anciennes devenues obsolètes.

Loin de moi l’idée de nous blâmer. Le défi est costaud. Nous sommes tous interpellés par la situation, mais peu d’entre nous possèdent l’expertise nécessaire pour comprendre finement les mécanismes de propagation du virus. Malgré le petit bagage de connaissances personnelles qu’on a sur le sujet, on essaie de comprendre. C’est nécessaire. Vital. Mais des zones grises demeurent même pour les spécialistes. Elles s’éclaircissent de jour en jour. Cela dit, à défaut de tout savoir encore, il est normal qu’il y ait des fluctuations dans la prise de décisions. La situation change en temps réel.

Comme si ce n’était pas assez, on doit en plus considérer d’autres facteurs. Par exemple, si on reste confinés longtemps, quel sera l’impact sur la santé mentale, la violence et les suicides ? Si on laisse l’économie au point mort pendant une période prolongée, combien d’emplois seront définitivement perdus ? Qu’adviendra-t-il des gens qui les occupaient ? La fréquentation de l’aide sociale montera-t-elle en flèche ? Ce qui signifierait alors davantage de pauvreté et de problèmes de santé. Serions-nous suffisamment nombreux à travailler pour financer le filet social qui nous est si cher ? Car c’est à partir de nos taxes et impôts qu’on peut en bénéficier. Au bilan, serions-nous mieux ? Bref, ce n’est pas avec deux quilles qu’on doit jongler, mais bien avec une multitude.

En conclusion, rappelons-nous une phrase prononcée par Dr Arruda tôt dans la crise. « Ce que je vous dis aujourd’hui pourrait être faux demain ». Il interpellait alors notre capacité à désapprendre et à réapprendre. Doit-on arrêter d’interroger la pertinence des décisions prises par les autorités ? Bien sûr que non. Le doute est sain et nécessaire. Mais avant de conclure à l’improvisation, ne pourrions-nous pas prendre quelques instants supplémentaires pour faire le ménage dans les informations qu’on accumule pour s’assurer qu’on juge les nouvelles à la lumière du contexte du jour, et non pas par rapport à celui d’hier ?