Autour de la table, dans le petit salon du Manoir Richelieu avec Justin Trudeau, 13 journalistes de médias locaux et nationaux. Au diable les superstitions.

Des réponses brodées d'or

CHRONIQUE / Officier militaire britannique sous les ordres de Wolfe, James Murray fut un des premiers à atteindre le sommet de la falaise lors de la bataille des plaines d’Abraham.

L’année suivante, il pilotera les troupes anglaises à la bataille de Sainte-Foy. Devenu gouverneur de Québec, il pratiquera une politique répressive impitoyable pour empêcher tout soulèvement des Canadiens français.

Le même homme permettra cependant l’usage des lois et coutumes françaises devant les tribunaux. Et se mettra à dos les marchands anglais en favorisant les paysans francophones, ce qui finira par lui coûter son poste. 

J’étais à lire le résumé biographique et à reconnaître dans les contradictions du personnage une synthèse des Trudeau père et fils, lorsque Justin est entré.

Il est allé s’asseoir au centre, sous le grand tableau de Murray, la mine sévère et bedonnant dans sa tunique rouge brodée d’or. Je parle de Murray. 

+

Justin Trudeau était assis sous le grand tableau de James Murray.

+

Autour de la table, dans le petit salon du Manoir Richelieu, 13 journalistes de médias locaux et nationaux. Au diable les superstitions. 

Deux questions par journaliste. Le premier ministre aurait pour nous 30 minutes, mais si nécessaire, prendrait le temps de compléter le tour de table.

Personne n’avait soumis de question d’avance et aucune contrainte de sujet ne fut imposée. C’est donc encore possible. 

Jamais Stephen Harper n’aurait participé à pareil exercice, lui dont les rencontres et les réponses à la presse étaient parcimonieuses et lourdement formatées.

On le sentait dès l’antichambre. Une rigidité un peu paranoïaque. Il fallait se dépouiller des sacs et de son matériel et les donner en pâture à une horde de chiens renifleurs. On n’entendait pas à rire et encore moins à improviser.

Sous Trudeau, les dents sont moins serrées. Une inspection rapide des sacs de travail et le chien est passé sans cérémonie. Au final, le même résultat pour la sécurité, mais une grande différence dans l’attitude. Tout est souvent dans la façon de faire.

C’est ce qui continue d’étonner ceux qui, comme moi, ne côtoient pas le premier ministre. Sa façon de faire. 

Je dirais, sa façon d’être dans le moment présent. 

La veille avec des citoyens et ce midi avec des journalistes. Il est de ces politiciens pour qui il semble naturel de regarder dans les yeux. D’accorder toute son attention à la personne à qui on parle. Lui faire sentir qu’elle est importante et qu’on ne voudrait pas être ailleurs.

On n’est pas dupe. Il y a dans cette façon d’être, aussi sincère soit-elle, une part de calcul politique, mais à tout prendre, je préfère cette philosophie à celle qui précédait.

***

Pour les réponses, c’est autre chose. Non pas que Justin Trudeau se soit planté ou ait été pris au dépourvu. 

Au contraire, il avait de grandes et nobles idées à partager pour chaque sujet. 

Il était à jour sur l’actualité. Savait quoi dire sur le fait que Trump venait de flusher le sommet avec la Corée du Nord. 

Avait l’indignation juste pour dénoncer l’intrusion de la veille de militants d’extrême droite dans la rédaction de VICE à Montréal. 

Il a promis qu’il n’accepterait pas un «mauvais deal» pour le Canada juste pour avoir un deal avec les États-Unis en éludant le reste.

Il a évité les pièges des détails pour les questions trop pointues. 

Il a plaidé pour la sécurité tout en plaidant pour le droit que les manifestants puissent aussi le faire en toute sécurité. Il a assuré qu’il y a eu des discussions, qu’il y a des discussions et qu’il y aura des discussions s’il y a des dommages à payer aux commerçants.

Est-il à l’aise avec les coûts du sommet (plus de 600 millions $) et souhaite-t-il discuter avec ses collègues des moyens d’en réduire l’ampleur ? lui ai-je demandé. 

Il a répondu par un long plaidoyer pour les sommets dont «l’importance ne doit pas être sous-estimée». 

A vanté ces rencontres dans un «contexte un peu moins formel et plus relax, bien entourés par des beaux paysages et un accueil magnifique».   

Il a dit avoir choisi Charlevoix parce que ça fait partie des «endroits qui ont marqué mon enfance et aussi ma vie plus récente; ça fait plusieurs fois que je viens ici avec Sophie et les enfants en vacances». 

***

Il en fut ainsi de ce point de presse. Des réponses sucrées, drapées de rouge et brodées d’or.  

Aucune qui soit fausse ou vraiment à côté des questions. Mais aucune assez précise ou audacieuse pour vider les sujets délicats. Ça s’appelle, j’imagine, l’art de la politique.