Des ornières profondes

La campagne électorale est désolante. Les propositions des différents partis pour la région sont insignifiantes, voire méprisantes. On met l’emphase sur la contribution du gouvernement à de grands projets miniers alors que ceux-ci sont essentiellement déterminés par le cours des minéraux sur le marché mondial. On promet de décentraliser des ministères après avoir coupé le peu de pouvoirs décisionnels régionaux qui nous restaient. Personne n’aborde les vrais enjeux du développement durable pour la région.

Pour paraphraser Groucho Marx : « La prochaine fois qu’on me dit région-ressource, je sors mon révolver ! » Mon défunt ami, le professeur Francesco di Castri, disait volontiers que les ressources naturelles n’étaient pas un avantage automatique pour le développement, bien au contraire. Si une région n’est intéressante que pour ses ressources, elle est condamnée au sous-développement durable. En effet, dans l’économie contemporaine, les ressources naturelles fournissent le marché des commodités, c’est-à-dire des biens interchangeables dont les prix sont déterminés par les marchés internationaux. Dans ce jeu, c’est toujours le moins cher qui gagne, d’où la nécessité pour les gouvernements d’en financer l’exploitation sous prétexte d’augmenter la compétitivité des entreprises qui les extraient. Une région ressource est ainsi condamnée à demander à l’État de la subventionner pour s’appauvrir. C’est une première ornière.

Délocaliser des fonctionnaires ou des ministères en région dans un État de plus en plus centralisateur n’est pas beaucoup plus porteur. Si les décisions sont prises à Québec ou à Montréal en fonction des intérêts des métropoles, peu importe où sont exilés les fonctionnaires. Ce qu’il faut, c’est que le pouvoir des bureaux régionaux soit renforcé et surtout, qu’ils soient en phase avec les habitants et les décideurs locaux qui vivent avec les conséquences des décisions. Autrement, les fonctionnaires ne sont que des opérateurs du pouvoir central et on finira toujours par couper leurs postes sous prétexte que cela coûte cher de les déplacer à Québec pour des réunions. C’est une autre ornière.

De quels projets devrait-on parler pour vraiment porter le développement régional ? J’en propose quelques-uns qui interpellent l’économie du 21e siècle, pas celle du 19e où semblent s’embourber les politiciens. D’abord, l’économie du savoir. Qui a parlé du sous-financement de notre université ? Qui a parlé des cégeps qui doivent recruter des étudiants à l’étranger sans qu’on ait de structure régionale pour favoriser leur intégration lorsqu’ils seront diplômés ? Qui parle de l’innovation ? Pourquoi ne s’interroge-t-on pas sur la future usine Elysis qui a le potentiel de révolutionner l’industrie de l’électrolyse de l’aluminium avec des anodes inertes ? Qui parle du développement d’Ubisoft, de CGI, des bois d’ingénierie de Chantier Chibougamau ? Ce sont des entreprises qui sont beaucoup plus porteuses d’avenir que des projets miniers même s’il y a de la place pour ceux-ci, s’ils sont examinés à la lumière du développement durable. Qui parle de moderniser l’infrastructure aéroportuaire, de réduire les coûts du transport aérien, d’offrir un service de douanes à Bagotville ? C’est un dossier dans lequel le gouvernement provincial peut influencer le fédéral au même titre que pour le maintien de la gestion de l’offre.

Et l’environnement dans tout cela ? Nous avons récupéré beaucoup en termes de qualité de l’air, de l’eau et des sols depuis 40 ans, croyez-moi ! Cela nous donne une qualité de vie remarquable et un énorme potentiel de développement touristique. Mais encore faudrait-il s’interroger sur le développement durable de l’industrie touristique. Pas un mot là-dessus. Rien non plus sur l’adaptation aux changements climatiques. Il semble que le débat politique ignore les enjeux du futur. Il préfère les ornières profondes dans lesquelles il est si confortable de s’enliser.