Linda Lallier, copropriétaire d’une ferme laitière, explique que la gestion de l’offre permet aux producteurs laitiers d’obtenir un «juste» retour sur son investissement et d’assurer aux consommateurs un approvisionnement constant et de qualité en produit laitier.

Derrière la gestion de l’offre, il y a notre famille

J’aimerais vous raconter mon histoire…

Je suis née en 1962. J’ai grandi à la campagne dans une famille de cinq filles. Mon père travaille pour le ministère des Transports et ma mère est «reine du foyer». Chaque été, mes parents font un grand jardin et ma mère se fait un devoir de faire conserves, «cannage» et confitures avec nos récoltes. Mon père s’assure d’engraisser une vache et des poulets pour mettre au congélateur. Nous sommes une famille modeste. Mes parents gèrent un budget serré, mais chez nous, l’éducation est une valeur primordiale. Mes oncles ont des fermes laitières et c’est chez mon oncle André que je me découvre une passion pour la production laitière. Durant trois étés, je serai son «homme». Puis arrivent l’âge du CÉGEP et les choix de carrière. 

Comme mes parents n’ont pas de ferme, je décide de devenir vétérinaire. Cette profession me permet de côtoyer un milieu où je me sens bien, un milieu en accord avec les valeurs reçues dans mon enfance. C’est aussi au CÉGEP où je ferai la rencontre de Gilbert, l’homme qui allait devenir mon ami, mon mari et mon partenaire d’affaires. Ensemble, nous aurons quatre enfants : trois filles et un garçon. Mes enfants sont de loin ma plus grande fierté et ma plus belle réalisation personnelle.

Jusqu’en 2010, je travaillerai comme vétérinaire de grands animaux (vaches, chevaux, moutons) puis de grande population (volaille). Mais, durant toutes ces années, j’ai un rêve…je rêve d’avoir ma propre ferme laitière.

Des revenus prévisibles

À l’automne 2010, après de nombreux calculs et discussions, nous achetons un quota laitier. J’ai presque 49 ans… Un quota laitier, c’est cher mais on se dit qu’en faisant partie de la gestion de l’offre, nous sommes en mesure de prévoir nos revenus actuels et futurs. La gestion de l’offre a été mise en place au Canada dans les années 70. Elle permet aux producteurs laitiers d’obtenir un «juste» retour sur son investissement et d’assurer aux consommateurs un approvisionnement constant et de qualité en produit laitier. C’est simple, la production totale de lait et produits laitiers correspond à la consommation canadienne. Le Canada ferme ses portes à toute importation de produits laitiers. Le producteur ne reçoit aucune forme de subvention et le consommateur paie ses produits laitiers à un prix comparable à celui payé dans les grands pays du monde. 

À titre d’exemple, en 2017, le prix du lait au Canada est de $1,50/L, $1,64/L aux États-Unis (sans l’utilisation de l’hormone de croissance), $1,83/L en Nouvelle-Zélande, $1,57/L en Australie et $1,23/L en Allemagne. Le prix du beurre est de $9,34/kg au Canada contre $10,77/kg aux États-Unis. Mais revenons à notre histoire… Donc, il est convenu que mon mari conserve son emploi et de mon côté, je me consacre à temps plein à la ferme. Tous les revenus générés sont réinvestis dans la ferme afin d’augmenter la taille de celle-ci et de permettre à la prochaine génération de bien vivre de production laitière. Parce que oui, j’ai le privilège d’avoir de la relève. Notre fils Vincent partage cette même passion pour les vaches et pour l’agriculture. C’est un travaillant, un fonceur, un passionné.

En janvier 2018, compte tenu de la difficulté à générer les profits assurant la réussite et la progression de notre entreprise laitière, je décide de retourner travailler à temps plein comme vétérinaire. Mon fils limite son travail à l’extérieur à 25 h/semaine et prend davantage en charge la ferme. À nous deux, sans jamais compter nos heures, nous réussissons à maintenir le niveau de production et accomplir les tâches requises au bon fonctionnement de la ferme.

Une autre brèche

Et puis, vient le 1er octobre 2018… Aujourd’hui, notre gouvernement vient de nous trahir par l‘ouverture des marchés canadiens aux produits laitiers américains… 3,59 % du volume total en plus de l’abolition de certaines classes et l’obligation de ne pas vendre certains produits laitiers moins cher que les États-Unis. Difficile à chiffrer exactement, mais probablement une perte variant de 5-10 % de nos revenus nets. C’est la troisième fois en moins de deux ans que le système de gestion de l’offre est sacrifié en faveur du libre-échange (voir accord du PTPGP et de l’AECG). 

Chaque fois, on a créé une brèche dans les bases fondamentales de ce système qui, éventuellement, ne pourra plus résister à la pression du libre-échange. Décidément, notre gouvernement ne comprend pas qu’il ne doit pas négocier sa souveraineté alimentaire comme on négocie d’autres biens commerciaux. En production laitière, nous n’en voulons pas de soi-disant système de compensation offert en retour.

Vous savez, derrière la gestion de l’offre, il y a des gens, des familles pour la grande majorité, des passionnés et il y a la relève… vous en connaissez beaucoup d’hommes et de femmes prêts à se lever à 5h tous les matins, sept jours sur sept, même à Noël, même au Jour de l’An, même quand t’as mal partout à cause d’une «grippe d’homme» … Parce que c’est ça la production laitière… C’est du vivant, c’est nos vaches qu’on n’abandonne pas un «lendemain de veille». Et c’est aussi notre participation à l’occupation du territoire rural. Et c’est aussi le moteur économique et le maintien des écoles de nos villages ainsi que la revitalisation des régions. Et c’est notre participation aux foires agroalimentaires pour faire la promotion de nos produits et du talent de nos artisans. Et c’est la satisfaction personnelle de bien nourrir un peuple à un juste prix.

Et c’est aussi un dimanche soir où je berce mon petit-fils Arnaud, en lui racontant ma journée et la fierté que j’ai à faire ce travail…

Derrière la gestion de l’offre, il y a des humains, ne l’oublions pas.

Linda Lallier, Durham Sud