Dans ma Camaro, je t'emmènerai

Salut à toi, gars qui roule à 2 000 000 km/h sur l'autoroute.
Oui, oui, je m'adresse à toi à qui j'ai fait un doigt d'honneur bien senti mercredi soir à 22h quand tu m'as dépassé sur la 70, et ce, après que tu sois apparu à la vitesse de la lumière dans mon rétroviseur.
Je vais t'avouer que sur le coup, je me suis senti vraiment intimidé quand tu m'as littéralement signifié de me tasser de la voie de dépassement en fonçant comme un boulet derrière moi. Et puis, dans la fraction de seconde où tu m'as dépassé, je me suis dit que si ma police d'assurance me permettait de plaquer l'auto d'un crétin, je l'aurais probablement fait. Parce que de un, c'est indubitablement un prérequis d'être un crétin quand on roule à une telle vitesse, et de deux, j'aurais été très curieux de voir jusqu'où ton auto aurait été propulsée si j'avais donné un coup de volant pour te tasser de la voie de dépassement.
Or, je vais être franc avec toi, quelques minutes après tout ça, j'étais plutôt soulagé de t'avoir laissé poursuivre ta route. Non mais sérieux, en tenant compte de la vitesse à laquelle tu filais, ton auto aurait certainement implosé et j'imagine que tu serais peut-être mort à l'heure actuelle. Et tu le sais peut-être aussi bien que moi, les morts, ça ne fait pas des amis forts.
Parce qu'ici, il faut qu'on se comprenne. Tu sais, je ne suis pas du genre à donner dans la discrimination. Je crois que même les crétins ont fondamentalement le droit d'être mes amis. Et dans ma grande bonté, sache que si jamais ton amour de la vitesse t'amenait à avoir un grave accident, je serais là pour toi.
Par exemple, je me ferais un devoir d'aller te voir tous les jours à l'hôpital. Et puis, étant donné qu'hôpital et vitesse font rarement bon ménage, je m'assurerais que tu aies droit à ta dose d'adrénaline quotidienne. En conséquence, je te gaverais de blanc-manger à toute vitesse et crois-moi, on rirait assurément un bon coup, toi et moi. Je te dirais: «Comme dans le temps!» et je pourrais même te faire le truc de l'auto qui rentre dans le garage en faisant des bruits de moteur avec ma bouche.
Aussi, je suis tellement un bon ami, que juste pour toi, et malgré mon "écoeurantite" du jogging, je serais prêt à me mettre à la course à pied. Comme ça, je pourrais te divertir tous les jours en te racontant à quel point c'est le "fun" de courir. Et dans le cas où je manquerais de temps (ou de motivation) pour me convertir à la course à pied, je te lirais en boucle le livre d'Yves Boisvert sur le jogging tout en épiçant chaque passage de réflexions nostalgiques du genre: «Tu vois, c'est pas si pire que ça que tu ne puisses plus jamais te servir de tes jambes. La lecture sera toujours là pour te faire revivre ce bonheur de la vie!»
Et puis le jour où tu pourrais effectuer des sorties de l'hôpital, on pourrait aller faire des «road trips» toi et moi. Je t'amènerais sur l'autoroute 70, là où jadis tu étais le roi de la vitesse, et je prendrais bien le temps de te laisser savourer ce chemin au décor champêtre. On roulerait juste à la limite minimum permise et je m'assurerais que l'ambiance soit à son maximum en faisant jouer dans le stéréo les Gymnopédies d'Érik Satie. Je fais juste nous imaginer faire ça ensemble et je suis convaincu que tu aurais du gros "fun" noir.
Bref, je voulais te garantir que je serai là pour toi ce jour-là. Parce qu'inévitablement, ça finira par arriver. On aura beau te faire voir en boucles Dérapages de Paul Arcand, ça ne t'arrêtera pas. Et pour les polices, tu as bien des trucs pour les éviter. Tant qu'on ne tapissera pas l'autoroute de photos-radars, tu ne lâcheras jamais parce que tu es un vrai et que tu as besoin de ça.
Donc ce soir, quand tu fileras à toute vitesse, tu pourras te dire que quoiqu'il t'arrive, tu seras entre de bonnes mains. Tu penseras aux miennes qui te gaveront de blanc-manger. Et à ma voix qui te répétera: «Comme dans le temps mon chum».
Sur ce, bonne route. Et à bientôt!