Ce contenu vous est offert gratuitement, il ne vous reste plus de contenu à consulter.
Créez votre compte pour consulter 3 contenus gratuits supplémentaires par jour.

Cri du coeur d’une infirmière à bout de souffle

Carrefour des lecteurs
Carrefour des lecteurs
Le Quotidien
Article réservé aux abonnés
LETTRE OUVERTE / C’est assez. Je dénonce. Pour vous mettre en contexte, je travaille depuis maintenant trois ans et demi à l’hôpital de Chicoutimi en pneumologie-neurologie (A4B4). Je fais majoritairement mes quarts dans l’unité d’AVC, qui sont des soins intermédiaires neurologiques, un milieu entre l’étage régulier et les soins intensifs. Nous sommes une belle équipe.

Par Eve Gagnon, infirmière clinicienne à l’hôpital de Chicoutimi

En avril dernier, les gens formés à cette unité ont été informés de la possibilité d’accueillir éventuellement des patients intubés, si la situation COVID venait à dégénérer. Nous avons tous eu une journée de formation, soit une demi-journée de PowerPoint et une visite des soins intensifs.

Arriva la première vague. Plusieurs employés ont été contaminés par le virus. Les temps supplémentaires arrivaient par dizaines. Tout le monde y a mis du sien.

Finalement, l’été a passé et notre unité d’AVC n’a jamais ouvert «COVID». Ensuite, arriva l’automne. On nous parlait de la deuxième vague. Ça faisait bien longtemps et on se doutait bien de ce qui allait se produire. Des dizaines d’employés ont été infectés. Les temps supplémentaires n’ont pas laissé leur place. On nous a donné un «refresh» de deux heures sur la formation COVID reçue en avril. Très peu de temps après, on nous annonçait que nous devions déplacer nos patients de l’unité d’AVC ailleurs dans l’hôpital pour ouvrir en tant qu’unité de soins intensifs COVID.

Tous ceux et celles qui avaient eu la formation travaillaient maintenant dans l’unité COVID. On nous a donné en vitesse un quart de jumelage avec des gens aux soins intensifs.

Juste pour vous donner une petite idée de la problématique, la formation des employés qui ont des postes aux soins intensifs dure environ six semaines. Nous, un jour. De peine et de misère.

Ça, c’était juste le commencement.

J’étais nerveuse à l’idée d’avoir des patients intubés à ma charge avec aussi peu de formation, mais j’essayais d’être optimiste et de voir le bon côté des choses. Je me rappelle ma première nuit, j’étais excitée et contente de pouvoir aider. J’ai terminé ma nuit découragée, mais surtout, j’avais de la peine. De la peine pour les patients et les familles, qui n’ont aucune idée de ce qui se passe entre les murs de l’hôpital. Aimeriez-vous que votre mère se fasse soigner par du personnel non formé? Je ne doute en aucun cas de la compétence de mes collègues et de moi-même, mais on va se le dire, un jour versus six semaines, où est la logique?

Après deux quarts en zone chaude (zone COVID), je me suis bien rendu compte que je ne pourrais pas passer plusieurs mois comme ça. Insomnie, brûlements d’estomac, pleurs sans raison, je pensais à ça 24 heures sur 24 et sept jours sur sept. Avoir peur de rentrer travailler, ce n’est pas normal. Je n’ai pas peur de la COVID en tant que telle, mais bien peur de l’incompétence et d’avoir la certitude de ne pas faire mon travail du mieux que je peux.

J’ai essayé tant bien que mal d’expliquer la situation à mes supérieurs. On m’a répondu que je n’avais pas le choix, que ça allait bien aller et que j’avais de l’aide.

Je me sentais lâche de penser à prendre un rendez-vous chez mon docteur. Je culpabilisais pour mes collègues, car ils avaient besoin de moi. Mes collègues ou ma santé? J’ai dû me faire à l’idée.

J’ai vite eu un rendez-vous avec mon médecin qui m’a donné une semaine d’arrêt et un billet de restriction pour la zone chaude. Je ne peux expliquer le sentiment que j’ai eu après ça. C’est comme si mes épaules venaient de tomber et que je pesais 100 livres de moins. Le sentiment de culpabilité était toujours là, mais au moins, je pensais à moi pour une fois.

Deux mois ont passé sans problème. J’occupe mon poste régulier et j’aime encore autant ça. Vendredi dernier, je reçois une lettre du CIUSSS. Je lis la lettre comme un coup de poing en plein visage. Une partie de la lettre va comme suit. «Suite à la consultation médicale du 21 janvier 2021 dernier [...], nous vous informons que nous n’acceptons pas la restriction à partir d’aujourd’hui. Suite à l’évaluation, [le docteur] est d’avis que l’application des quarts de travail en zone chaude n’aura pas de répercussion à long terme sur votre état de santé.»

J’ai relu la lettre plusieurs fois pour être sûre que j’avais bien compris. À noter que dans la lettre, on fait mention de consultation avec un docteur du CIUSSS, consultation qui a été faite sans moi. Donc on est en train de me dire qu’un docteur a évalué ma condition sans même me connaître, me parler, sans même évaluer mon état mental? Comment on fait pour savoir si ça aura ou non des répercussions sur ma santé si tu ne prends pas la peine de m’évaluer adéquatement?

Je tiens à dire que je ne suis pas la seule dans cette situation, plusieurs de mes collègues le sont également. Je n’ai pas écrit ce texte pour jouer à la victime, je ne fais pas pitié. Mon but est simplement de sensibiliser les gens.

Je suis encore sans mot face à la situation. Je suis à bout de souffle. J’adore mon métier, je suis tellement à ma place et j’aime ce que je fais du plus profond de mon coeur. Mais sachez qu’aucun job au monde n’a le droit de vous mettre en danger et de risquer votre santé. Aucune.

Mention spéciale à ma gang qui fait un travail incroyable malgré les circonstances. Je vous admire beaucoup!