COVID-19: traitements religieux dans des pays musulmans

Les auteurs de cette lettre sont Khadiyatoulah Fall (Chaire d’enseignement et de recherches interethniques et interculturelles et Centre interuniversitaire d’études sur les arts, les lettres et les traditions) et Saad Mansouri Samir (CERII), de l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC).

Dès l’annonce de ce qui était alors une épidémie à Wuhan, on a entendu des voix musulmanes qui ramenaient l’explication de la maladie à coronavirus à une punition divine qui touchait les « ennemis de l’islam ». Ces positions que l’on peut dire extrémistes ont été cependant très vite disqualifiées par la grande majorité des autorités musulmanes et des musulmans lorsque le virus a commencé à se déployer dans des pays majoritairement musulmans, dont l’Arabie Saoudite, l’Iran, la Turquie et la Malaisie.

Il ressort ainsi que la grande majorité des autorités religieuses et des prédicateurs ont non seulement appelé les musulmans à respecter les barrières de protection en convoquant un argumentaire religieux, mais aussi à reconfigurer les pratiques culturelles quand celles-ci pouvaient faciliter la propagation de la COVID-19. Même les organisations les plus conservatrices et/ou orthodoxes ont fait montre de leurs capacités à reformuler la jurisprudence islamique pour répondre au défi sanitaire que représentait la pandémie. Cette volonté manifeste de relecture des normes à l’aune de la problématique sanitaire se fonde sur la « jurisprudence de la nécessité » (fiqh al-dharûra). Autrement dit, une règle ou une pratique religieuse individuelle peut être suspendue ou redéfinie en cas de nécessité absolue, c’est-à-dire lorsqu’elle peut mettre en danger la vie des individus et des sociétés. Dans de telles circonstances, c’est la préservation de la vie et l’intérêt général (maslaha) qui prédominent. Ainsi, dans le respect de ces principes, la majeure partie des pratiques culturelles ont été redessinées, restreintes ou interdites: les toilettes mortuaires, les cérémonies d’inhumation, les rapatriements des corps, les prières collectives quotidiennes ou celles hebdomadaires du vendredi dans les mosquées, les prières publiques journalières du tarâwîh de la période du ramadan et la prière de l’Aid-el-Fitr qui célèbre la fin du ramadan. On a vu la fermeture des lieux saints de l’islam de la Mecque, l’annulation du petit pèlerinage (Omra) et peut-être celle du grand pèlerinage (Hadj) par les autorités conservatrices saoudiennes. Quelques mosquées et organisations ont d’ailleurs innové en maintenant la pratique du culte de façon virtuelle. Il a été possible, via Internet et les réseaux sociaux, de suivre le prêche d’un imam lors de la prière du vendredi de chez soi. Sur un autre plan, un imam a célébré un mariage « halal » via le Web alors que le célébrant, le marié et la mariée étaient tous en confinement.

La pandémie de COVID-19 a fait ressortir un visage de l’islam souvent méconnu dans la production du sens public dans cette religion. Ainsi, la pandémie et les ajustements des comportements ont révélé le pragmatisme et la proactivité de la grande majorité des autorités musulmanes. Ce qui se donne à lire, au-delà de la situation pandémique et qui était déjà inscrite dans la jurisprudence islamique, c’est la forte capacité d’« accommodement raisonnable » de cette religion. L’exercice de relecture du Coran et de la Sunna (actions et paroles du Prophète Mohamed) réalisé dans les traitements religieux de la pandémie met en relief une mémoire de l’islam marquée historiquement par le compromis et la contextualisation, mais qu’étouffent aujourd’hui les postures rigoristes, conservatrices qui font les polémiques des médias.

Loin d’un dogmatisme figé, les musulmans ont démontré leurs capacités à redéfinir les contours de leurs pratiques religieuses alors que l’intérêt national et la sécurité sanitaire étaient en jeu. Il serait faux de croire que cet islam de la « modulation » est particulier aux situations d’épidémie ou de pandémie. Dès le début de l’apostolat du prophète Mahomet, la flexibilité de la norme existait. La capacité d’adapter le Coran au contexte s’est donnée également à lire chez de nombreux clercs des premiers siècles de l’islam, y compris même des littéralistes, produisant ainsi des interprétations de l’islam d’une très grande ouverture. Ce qui amène aussi à dire que le passé de l’islam n’est pas synonyme de « passéisme » ou d’obscurantisme. Reste maintenant à voir ce que sera l’impact de cet exercice d’adaptation peu commun que la période pandémique fait vivre dans le monde musulman et qui a une résonance marquante dans le comportement de tous les musulmans.