Cobaye humain

OPINION / Ça ne servira probablement à rien, si ce n’est au moins de ventiler ma frustration. Frustration causée par l’annonce du gouvernement provincial aujourd’hui (mercredi), le 29 avril 2020 : « Nous prévoyons ouvrir bientôt les régions que nous avions protégées de la COVID-19 ». Frustration, car rien de raisonnable ne justifie cette décision qui introduit des menaces bien réelles pour nos populations.

Après avoir lamentablement échoué à protéger le Québec de la COVID-19 (nous sommes aujourd’hui à 207 morts par million d’habitants et ce chiffre grimpe allègrement, nous situant au neuvième pire résultat mondial), mais remarquablement réussi à protéger nos régions périphériques grâce à une interdiction d’y pénétrer, on dirait que notre bon gouvernement provincial a soudainement décidé que la mortalité n’était pas assez bien répartie : il ouvre nos régions à la libre circulation.

J’avoue que l’échec mentionné plus haut n’est qu’accessoirement attribuable au provincial, qui a plutôt pris de bonnes mesures. Il est en majorité redevable à l’inaction et à la négligence du gouvernement fédéral de M. Trudeau qui, s’il avait pris à temps les bonnes mesures, aurait pu éviter des milliers de décès et sauver des centaines, sinon des milliards de dollars.

En effet, les mesures appropriées sont très analogues à celles mises en œuvre par le provincial pour protéger efficacement nos régions dites éloignées (par un contrôle efficace des entrées puisque le virus est exogène et ne peut s’introduire dans une région que par l’entrée d’un humain). Mesures efficaces (après s’être caché durant la crise des trains qui a d’ailleurs bloqué le pays) :

• Dès le début du mois de mars, mesures sévères aux entrées de notre frontière : pas de chemin Roxam, mise en quarantaine de 14 jours pour tous les voyageurs entrant au pays (il y a des hôtels, etc.).

• Mise à l’écart et surveillance des personnes avec des signes cliniques.

• Tests, tests et tests de dépistage, et soins appropriés pour les positifs à l’écart de la population.

Résultat : très peu d’entrées de la COVID-19 au pays, très peu de risque de contagion, aucun besoin d’arrêter toute l’activité (entreprises, écoles, garderies, services, etc.).

Au lieu de cela, on sait ce qui s’est passé, par négligence, idéologie et probablement en raison de l’influence des grands acteurs économiques (les « commanditaires » du parti).

Et, aujourd’hui, mon gouvernement provincial m’apprend qu’il retire la mesure de protection la plus efficace qui explique, par exemple, que les deux MRC du Lac-Saint-Jean ne comptent que deux ou trois cas à date, zéro hospitalisation et zéro mort liée à la COVID-19.

En effet, si le virus n’est pas, ou presque pas présent quelque part, on peut se pratiquer par solidarité aux gestes barrières, à la distanciation sociale, à l’arrêt de l’économie… Mais ce sont des mesures inutiles. Par contre, mes 35 ans d’expérience en santé publique et en surveillance statistique m’ont bien appris que faire pénétrer un virus inconnu (sans vaccin ou traitement) dans une population « vierge » et jamais exposée provoquera des étincelles. Pourquoi prendre ce risque d’ouvrir des régions jusqu’ici protégées ?

Cette question fut posée par un journaliste cet après-midi (mercredi) à la suite de la conférence de presse. Et la vice-première ministre a pondu cette ineptie : « C’est qu’il s’agit de la suite logique aux mesures annoncées dernièrement ».

Outre que cette réponse n’a aucun sens, elle me suggère que l’on me prend pour un cobaye. Madame aurait pu apporter des réponses qui peuvent sembler avoir un certain rationnel :

• Nous voulons apporter de l’argent frais à ces régions… ce qui eut été un mensonge puisque le tourisme ne commence pas vraiment avant la Saint-Jean-Baptiste.

• Nous ne pouvons pas nous permettre que des régions demeurent non touchées alors que Montréal souffre tant… un peu trop cynique (je ne peux pas y croire).

La ministre de la Santé a alors ajouté : « Nous allons surveiller la situation de très près et nous agirons en conséquence ». Ce qui me fait très peur… puisque c’est ce qu’elle nous dit depuis deux mois en ce qui concerne les CHSLD.

Non, le seul rationnel de ce geste qui me vienne à l’esprit comme ancien chercheur en santé publique, c’est que le gouvernement veut mesurer non pas si, mais en combien de temps…

• Les régions ou MRC non touchées passeront de 2 ou 3 cas à 10 cas, puis 100 cas (et 1000) après l’arrivée potentielle de porteurs plus nombreux.

• Il faudra pour passer de 0 décès, à 1, puis à 10… et plus peut-être…

Bon, je peux me tromper, mais pourquoi ch’ui pas content… et j’ai l’impression d’être utilisé comme cobaye humain ?

Régis Couture

Roberval