Zone ferroviaire : un projet peu réaliste

OPINION / Le projet d’amphithéâtre de la zone ferroviaire, chéri de façon presque obsessive par la mairesse Josée Néron depuis bientôt un an, franchit une nouvelle étape visant à rallier les conseillers de l’ensemble de Saguenay.

Les élus de l’arrondissement de Chicoutimi ont présenté, ces derniers jours, un projet « allégé » de l’ordre de 60 millions $, supposément à coût nul, aux conseillers des arrondissements voisins. Le projet compte sur des retombées totales annuelles de 1,6 million $ pour financer la part de la ville estimée à 20 millions $ (1/3 des coûts), afin que le contribuable soit épargné financièrement sur son compte de taxes ; les paliers gouvernementaux, provincial et fédéral, devant quant à eux acquitter 2/3 de la facture.

Un niveau de financement de l’ordre de 66 % par les paliers supérieurs dans un projet de cette nature visant la tenue d’événements récréatifs et la construction de logements privés n’a rarement sinon jamais été atteint. Pourquoi et en vertu de quelle logique Saguenay bénéficierait-elle de pareilles largesses de la part des instances provinciale et fédérale ? Gatineau a obtenu en 2018 de l’aide pour la construction de son aréna, mais la Ville devra tout de même assumer 47 % du coût total (37,5 millions $) de son aréna de 80 millions $. Dans la même veine, croit-on sincèrement qu’il sera facile d’intéresser des acheteurs pour des condos voisinant un parc public (Vieux-Port) produisant, en période estivale, des spectacles en plein air marqués par un va-et-vient et un niveau sonore élevés ? Ajoutons, en plus, l’achalandage qui serait engendré par les événements tenus à l’amphithéâtre. Et enfin, qui va croire que la population qui se rend quotidiennement au centre-ville pour y travailler acceptera sans broncher de défrayer dorénavant environ 2500 $ annuellement pour le stationnement ? Malheureusement, il est permis de douter fortement du réalisme démontré autant pour les sources de financement que pour les projections de retombées annuelles, celles-ci reposant toutes sur un optimisme plutôt débridé.

Chaque arrondissement de Saguenay possède déjà les infrastructures susceptibles de combler la presque totalité des besoins actuels derrière le projet d’amphithéâtre. Celui qui est le plus criant est le manque de stationnements au centre-ville de Chicoutimi. Et bien, l’espace pour en ajouter est pourtant là, à la zone ferroviaire ; asphalter cet espace n’est sûrement pas trop onéreux. Pour son financement, il y a dès lors une dimension de nature publique derrière cette nécessité pour justifier et obtenir l’aide des instances supérieures. En ce qui concerne les immeubles à condos, laissons ces investissements aux promoteurs privés ; jusqu’à maintenant, l’histoire nous démontre qu’ils se sont fort bien débrouillés sans l’aide des gouvernements et de nos taxes. Les salles de spectacle ? Nous avons, entre autres, deux cégeps (dont celui de Chicoutimi, qui a fait l’objet d’investissements de plusieurs millions de dollars dans les dernières années) et le Palais municipal de La Baie, qui répondent déjà fort bien aux besoins usuels, sans compter quelques autres salles destinées aux mêmes fins. Quant aux spectacles dits « d’envergure », que manque-t-il au Centre Georges-Vézina ou au Palais des sports de Jonquière pour répondre à la demande, si demande il y a bien entendu ? Comme le concept de projet à coût nul semble en vogue chez nos élus, pourquoi alors le prix des billets ne serait-il pas ajusté en conséquence pour financer les sommes d’argent requises ? Et si cette avenue était inconcevable, alors, mettons sur les tablettes pour le moment tout projet de cette catégorie de spectacles jusqu’à ce que les conditions favorables et financières soient réunies pour réaliser pareil investissement.

Enfin, pour l’aspect hockey et le Centre Georges-Vézina, nous avons assisté il y a deux ans à un véritable spectacle (presque d’envergure) quant à l’état de sa toiture ; il en est finalement ressorti que le problème n’existe plus après avoir injecté environ 1 ou 1,5 million $. Peut-être est-il requis de revamper une partie des installations ou d’apporter certains correctifs pour répondre aux nouvelles normes de la LHJMQ, dont celle, plutôt farfelue, de localiser les bancs des joueurs des deux équipes du même côté de la surface glacée. Encore là, pourquoi la facture ne serait-elle pas refilée sur le prix des billets ? Et s’il y a une réelle volonté chez nos élus de réduire cette facture, que la mairesse Josée Néron applique ce qu’elle demande au gouvernement dans le dossier de taxation des géants du numérique et qu’elle mette ses culottes pour débattre avec le commissaire Courteau sur les correctifs essentiels devant être apportés au Centre Georges-Vézina pour assurer la sécurité des joueurs, sans céder aux caprices de la LHJMQ.

Le projet d’amphithéâtre est tout simplement questionnable. Outre le fait que la mairesse répète régulièrement qu’on doit combler l’espace vide de la zone ferroviaire pour nous faire avaler son projet, comment peut-on souscrire à son cadre financier lorsque les retombées de revenus projetées de même que les subventions gouvernementales anticipées (66 % du coût total) tiennent du rêve ? Qui devrait alors assumer le montant des subventions gouvernementales non obtenues ? Qui devrait assumer les éventuels excédents de coûts ? Il est maintenant temps d’obtenir l’avis de la population en lui présentant en toute neutralité le projet sous toutes ses coutures, ce qui sera un réel défi pour certains tellement le jupon dépasse. Cette étape devra impérativement être franchie, le premier ministre Legault ayant affirmé durant la campagne électorale de 2018, que son gouvernement pourrait s’impliquer financièrement dans pareil projet dans la mesure où la population en veut bien. Mis à part la mairesse, les conseillers de Chicoutimi, l’organisation des Saguenéens et les promoteurs de spectacles, il est maintenant temps de savoir qui veut réellement de ce projet qu’on essaie de nous enfoncer petit à petit dans la gorge.

Yvon Riopel

Chicoutimi