Voir Salluit… et revenir

OPINION/ Me voilà de retour d’une mission de quelques jours à Salluit. En ce moment, je vous vois froncer les sourcils avec un air qui semble dire « de quossé ? ». Je vous rassure, j’ai eu un peu la même réaction lorsque mon Université m’a demandé si j’étais disponible pour ce voyage. J’ai donc prompto « googlé » cet endroit mystérieux et ma réaction est devenue « oh shit ! ». En gros, c’est difficile d’être plus au nord du Québec qu’à Salluit, village inuit de moins de 2000 habitants. Pour une raison un peu étrange, peut-être mon petit côté Indiana Jones, j’ai immédiatement répondu par l’affirmative.

C’est loin, Salluit, c’est vraiment très très loin. Pour y arriver, le seul moyen c’est l’avion. Un avion qui part de Montréal et qui s’arrête dans 6 villages Inuits avant d’atteindre celui tant espéré. Un périple d’environ 12 heures qui se termine souvent de manière abrupte ; le vol sur lequel j’ai voyagé était le premier en quatre jours à atteindre Salluit, les autres avaient été cancellés par cause de blizzard.

Une fois sorti de l’avion, on se dit « ça y est, le voyage est terminé ». En fait, ce n’est que le début. On embarque les bagages dans la boîte d’un pick-up et on s’en va au village. Je me retourne et je réalise que plusieurs jeunes Inuits sont également embarqués dans la boîte du pick-up. C’est un voyage payant ! Toujours comme un Indiana Jones, j’ai tenté ma chance pour faire un voyage dans la « valise » du pick-up. Mais on m’a vite fait comprendre qu’il n’était pas convenable pour un professeur d’université de voyager ainsi. Zut !

Je suis allé à Salluit afin de participer à un événement de l’école secondaire qui visait à souligner les performances d’un élève de l’école à l’expo-sciences. J’ai donc passé près de trois jours auprès des élèves et des membres du corps enseignant. Je ne parlerai pas ici du travail de ces professionnels ; à mon avis, cela mérite plus que quelques lignes. Je m’y attèlerai bientôt. Pour le reste de ce texte, j’ai besoin de vous parler des jeunes Inuits.

Dire qu’ils sont déroutants est un euphémisme. Ils ont une énergie débordante, un plaisir évident à être en compagnie de leurs camarades et un désintérêt quasi complet envers moi ! Mais bon, j’étais prévenu et je m’y attendais. De les voir tous devant moi, incapables de rester en place, ça m’a ému. Il y avait dans cette foule dynamique un concept organique que je n’arrive pas tout à fait à expliquer.

C’est en faisant la tournée des classes que j’ai vraiment pu entrer en contact avec les jeunes Inuits. Pour certains, le contact s’est résumé à des élèves qui dorment sur le bureau. Et c’est correct ! D’autres m’écoutaient d’une oreille distraite en faisant de temps en temps des commentaires en Inuktitut. Ces commentaires, je m’en doute bien, n’étaient surement pas très flatteurs pour moi. Et c’est tellement correct ! Pour eux, au final, je ne suis qu’un autre Quallunaat qui passe dans leur vie. N’allez pas penser que les jeunes Inuits ne s’attachent pas. Au contraire ! Mais ils sont très sélectifs pour choisir les personnes qui mériteront une place dans leurs cœurs. Et qu’on se le dise, à leur place, je suis pas mal certain que l’on ferait pareil.

Est-ce que mon passage à Salluit aurait été en vain ? Je me plais à croire que non. Car malgré toutes les réserves, j’ai pu avoir des échanges gratifiants avec plusieurs jeunes Inuits. Et ce, malgré les carapaces d’indifférence que j’ai tranquillement percées avec mes références à Jurassic Park, Star Wars et plusieurs autres de mes passions. J’ai vu des yeux brillants me poser des questions et même des déceptions lorsque la cloche a sonné au bout de 45 minutes (45 minutes, pour les jeunes Inuits, c’est long en titi !). Comme dans les vieux épisodes de « Batman et Robin », je suis parti avant d’avoir pu répondre à toutes leurs questions. Je l’ai vue dans leurs yeux, cette curiosité alimentée par le rêve. Cette étincelle qui leur permettra peut-être un jour de se laisser habiter par leurs passions.

Je ne me fais pas d’illusions ; plusieurs de ces jeunes ont probablement déjà oublié ce bizarre de professeur venu de Chicoutimi. Mais pas tous ! Ironiquement, la personne qui a été la plus transformée dans ce périple, c’est moi. Pendant quelques jours, j’ai pu m’imprégner de cette culture qui m’était inconnue et de ces jeunes qui veulent toucher mes joues et mes cheveux. Dans notre monde de Quallunaat, on entend seulement parler de la misère qui affecte ces communautés du Nord. Lors de ma visite à Salluit, cette misère elle n’était pas loin. Cachée dans une garde-robe ou derrière un rideau. Et pourtant, je n’ai vu que de belles choses à Salluit. Des jeunes qui veulent profiter pleinement et parfois à contre-courant de l’insouciance de la jeunesse. Tavvauvusi !


Simon Girard

Professeur à l'Université du Québec à Chicoutimi