Une laïcité plus harmonieuse

OPINION / Selon le premier « considérant » dans le texte de la Loi 62, « le Québec […] favorise des relations interculturelles harmonieuses ». Selon son manifeste, le collectif Coexister au Saguenay-Lac-Saint-Jean veut « une coexistence pacifique entre les personnes et les groupes ». La Loi 62 favorise-t-elle une telle harmonie, une telle coexistence ? Nous croyons que non et demandons d’en suspendre l’application en attendant son abrogation ou au moins des améliorations significatives.

Y a-t-il un consensus politique ? À l’Assemblée nationale, l’opposition a voté en bloc contre le projet de loi. Chacun cherche à « récupérer » le débat pour d’autres enjeux : indépendance, laïcité, féminisme, etc. L’application de quelques alinéas de la loi aurait lieu en 2018, en même temps que la prochaine élection. Aurons-nous l’espace pour réfléchir à d’autres enjeux pendant la campagne électorale à venir ?

La division entre le Québec et le reste du Canada est encore exacerbée alors que les médias ne sont pas sans savoir qu’un récent sondage indique qu’une majorité de Canadiens est d’accord avec l’esprit de la Loi 62. Le Québec est-il une société distincte parce qu’il est le seul en Amérique du Nord à vouloir contrôler le port des vêtements connotés ?

Le clivage entre les religions au Québec, et même entre les gens « avec » une religion et les gens « sans » religion risque de s’élargir, en raison du rôle perçu de l’Islam dans le débat. Si le texte de la loi ne mentionne aucune religion en particulier, la mention de « visage découvert » vise systématiquement certaines femmes musulmanes au Québec. Les Québécoises et les Québécois sont divisés. Que conclure d’une personne ayant le visage couvert ? Une soumission aux hommes ou à leur religion ? L’affirmation d’une identité individuelle ? Une différence culturelle ? Rien qui vaille la peine de s’en soucier ?

On relie la loi à la question déjà problématique de l’immigration alors que celle-ci ne vise qu’une infime majorité de femmes qui ne sont pas toutes des immigrantes. Dans ce contexte, est-il possible d’atteindre une « harmonie interculturelle », ou sommes-nous plutôt en voie d’imposer une tyrannie par la « majorité » dérangée ? Qu’est-ce qui dérange, en fait ? Et puis, le dérangement est-il devenu un critère pour la prohibition ? Entre cette loi insatisfaisante et le statu quo, ce dernier ne serait-il pas préférable ? Il y a déjà des règlements de sécurité et d’identification entre autres pour les manifestations : affidavits, arrestations, etc. Le harcèlement légal découlant de la Loi 62 risque d’être pire que quelques commentaires déplacés. Nous croyons que cette loi est injuste en ne protégeant pas une minorité faisant déjà l’objet de stigmatisation. Nous croyons que le vivre-ensemble doit être encouragé. Nous croyons en la capacité des citoyennes et des citoyens de l’immigration de s’adapter à leur culture d’accueil, pourvu qu’on leur laisse le temps et qu’on y mette du nôtre. 

Caroline Duchesne, Marie Fall, Lise Garon, Jocelyn Girard, Jayanta Guha, Mustapha Hammaoui, Douglas Schroeder-Tabah, Jocelyne Simard, Emmanuel Trotobas, Stephen Whitney

Membres du collectif Coexister au Saguenay-Lac-Saint-Jean

Déchirure et espoir

OPINION / Qu’on ait aimé ou pas René Lévesque de son vivant, personne ne peut rester indifférent devant ce personnage qui aura marqué notre histoire. Son décès survenu le 1er novembre 1987 a causé une onde de choc et semé l’émoi aux quatre coins du Québec. D’autres sont sans doute mieux placés que moi pour parler de son legs et retracer les moments forts de sa carrière et de ses deux mandats à titre de premier ministre du Québec. Il demeure à n’en pas douter l’un des plus grands hommes politiques que nous ayons connus. Le porteur d’un grand rêve, celui de la prise en charge de notre destin. Un libérateur de peuples, diront plusieurs.

Le 1er novembre 1987, j’étais à Chicoutimi cette journée-là et je m’apprêtais à partir en tournée de théâtre au Québec avec une troupe de la région. J’étais dans la jeune vingtaine. Nous avons appris la nouvelle du décès de Lévesque à la radio de notre camionnette dans le Parc des Laurentides. Tout ça pour dire qu’on peut affirmer que plusieurs Québécois se souviennent encore exactement du lieu où ils étaient à ce moment-là. Nous qui étions plutôt joyeux dès notre départ du Saguenay, sommes demeurés sans voix les deux heures de la traversée du Parc. Celui qui conduisait notre véhicule décida d’arrêter sur le bord de la route afin que nous respections une minute de silence. Je me souviens également qu’au restaurant de l’Étape, les gens pour la plupart avaient la mine basse. Le lendemain, pour la première de notre spectacle à Québec, nous avions décidé de le dédier à René Lévesque. C’est comme si nous avions été pris de cours par sa mort subite, lui qui était encore bien vivant et bien présent parmi nous, même après sa vie active en politique. C’était comme la perte d’un héros, d’un homme plus grand que nature. Mais cet homme était si près de nous, avec ses petits défauts, mais aussi avec ses grandes qualités. Le souvenir de René Lévesque demeure en moi empreint d’une grande déchirure, mais aussi d’un grand espoir. Le grand rêve de Lévesque ne sera pas réalisé de son vivant et pas plus, 30 ans après sa disparition. Voilà pour la déchirure. 

Il m’aura permis de rêver. Il m’aura donné le goût de la fierté. Fier d’être le Québécois que je suis et de garder la tête haute. Voilà pour l’espoir. Et voilà une grande part du legs de René Lévesque.

Yvan Giguère

Saguenay