Une grange de souvenirs

Carrefour des lecteurs
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Le Quotidien
OPINION / Jeannot Lévesque, je vous donne la palme cette semaine pour votre photo de grange dans l’exposition (beau mot) intitulée Dans l’oeil de nos photographes.

Grange traditionnelle : bâtiment utilisé pour le stockage de foin et de machinerie agricole. La grange est située dans le rang Saint-Martin, à Saguenay.

Cette photo me rappelle la grange de mon oncle maternel Henri McFadden de Lorrainville au Témiscamingue. Une photo réussie n’a-t-elle pas toujours une résonance personnelle ?

Les étés, je passais quelques jours chez cet oncle en compagnie de mon cousin Bernard, du même âge que moi. Mes plus beaux et plus chauds souvenirs sont reliés à la période des foins. Voulant sans doute en apprendre à son neveu de village, et je lui en suis reconnaissant, mon oncle m’avait initié aux tâches de la ferme. Il m’avait notamment laissé conduire sa « team » de chevaux assis sur le râteau agricole. En tirant un bras, le râteau activé par les roues en métal de la machine se levait pour libérer le foin et former les andains ou rangées de foin. Celles-ci étaient ensuite découpées en vailloches qui, à leur tour, étaient déposées à la fourche sur la « wâguinne ». Contrairement à celle de votre photo, celle de mon oncle n’avait pas de ridelles, appelées à l’époque « racks ». Tout mon vocabulaire agricole venait de cet oncle, petit-fils de Neil McFadden immigré d’Irlande autour de 1830. Même ses chevaux portaient des noms irlandais.

De retour du champ, la « wâguinne » pleine de foin « loose » était tirée au centre de la grange, pareille à celle de votre photo. Mon oncle avait confié au ti-cul que j’étais de commander ses chevaux Nelly et Pady au bacul, desquels était attaché le câble de la grand’fourche. Mon cousin Bernard avait pour tâche de la planter dans le foin de la « wâguinne ». À son signal, je faisais avancer les chevaux qui, par un système de poulies, tiraient la charge jusqu’à un rail fixé sous la pointe du toit de grange. Ce rail faisait rouler le foin d’un côté ou l’autre du bâtiment. Avec un petit câble, mon oncle dégageait les deux pics de la grand’fourche qui retenaient la charge pour la faire tomber dans la tasserie à l’endroit voulu. Un été subséquent, mes jambes s’étant allongées suffisamment pour pouvoir enfoncer une « clutch », mon oncle m’a mis au volant de son truck « Jemsi » (GMC) qui, pour cette tâche, avait remplacé ses chevaux. Âgé de 12-13 ans, j’étais fier comme un pape de pouvoir conduire un truck à transmission manuelle que j’embrayais sur le « beux », appelé aujourd’hui première vitesse.

Merci Monsieur Lévesque pour votre grange iconique au toit rouillé et au bois grisonné par les ans, mais qui semble encore capable d’offrir ses services et de précieux souvenirs.

Pascal Barrette

Ottawa