Une fausse bonne idée

OPINION / « Dans la revue Nature du 10 avril dernier, un article très intéressant soulevait les enjeux du dérangement occasionné par les différents bruits générés par les activités humaines sur les espèces marines un peu partout dans le monde. Le sujet tombe à pic, dans la perspective d’une augmentation du trafic maritime, mais aussi d’activités comme l’exploration pétrolière et gazière, les forages sous-marins et le dragage, l’utilisation de sonars et j’en passe. Ces bruits, tantôt puissants et brutaux, tantôt continus, représentent pour les poissons, les crustacés et les cétacés une cacophonie dont le niveau sonore peut perturber la communication et augmenter le niveau de stress. Pire encore, certains sons peuvent se propager sur des centaines de kilomètres ! »

Cette citation n’est pas extraite d’un pamphlet écologique radical, mais bien de notre journal régional, Le Quotidien du Saguenay-Lac-Saint-Jean. Il s’agit de la chronique environnementale de Claude Villeneuve du 20 avril dernier, intitulée Le bruit maritime, un enjeu émergent.

M. Villeneuve rapporte que des expériences faites sur des troupeaux d’épaulards ont démontré que ceux-ci consacraient jusqu’à 25 % moins de temps à chasser lors du passage de bateaux. Il nous rappelle que le stress occasionné par les perturbations sonores dans l’environnement des cétacés peut affecter, outre leur comportement alimentaire, leurs relations familiales et leur taux de fécondité. Ces impacts s’ajoutent à d’autres types de perturbations comme le réchauffement et l’acidification des océans et la pollution.

La rivière Saguenay est un écosystème fragile. Un accroissement du trafic maritime dans ses eaux aura des conséquences néfastes sur la population de mammifères marins déjà menacés. GNL Québec prévoit qu’à elle seule son usine de liquéfaction de gaz à Grande-Anse générerait annuellement entre 150 et 200 voyages de super méthaniers dans le fjord avant d’accéder au fleuve Saint-Laurent, puis à l’océan en direction des marchés de l’Europe et de l’Asie. Une fois arrivé à destination, ce gaz devra être « dé-liquéfié » et entrer en compétition avec les combustibles fossiles moins coûteux disponibles sur ces continents, incluant dans bien des cas le gaz naturel. En plus de nuire à la santé de notre fjord, ce long processus de transport et de retransformation du gaz canadien annihilerait le faible gain écologique réalisé par l’apport de l’hydroélectricité québécoise. Sans oublier les dangers d’inflammabilité et de déversements accidentels présents à toutes les étapes dudit processus.

Le même chroniqueur du Quotidien nous apprenait le 28 mai, dans Subventionnons-nous les énergies fossiles ?, à quelle hauteur vertigineuse les gouvernements des pays développés, incluant le Canada, continuent de financer les plus grands producteurs de GES. Force est de constater l’inégalité du rapport de force entre les partisans de l’exploitation des énergies fossiles et ceux qui prônent plutôt des sources d’énergie alternatives plus respectueuses des écosystèmes.

Il y a chez nous une insuffisance manifeste d’aires protégées favorisant la préservation du milieu vivant. Avec seulement 10 % de notre territoire protégé par l’État, le Québec est actuellement au huitième rang des provinces canadiennes en ce domaine. La cible internationale a été fixée à 17 %. Étendre la zone du Parc maritime du Saguenay-Saint-Laurent serait une excellente initiative en ce sens ; le Parc national du Fjord du Saguenay gagnerait aussi à prendre de l’expansion. Je crois que nous en sortirions tous gagnants.

Nous ne manquons pas, au Saguenay-Lac-Saint-Jean, de PME qui, avec un peu d’aide financière, peuvent développer des projets innovateurs sans impact nocif sur l’environnement. Bien au contraire. C’est le cas notamment dans les secteurs de l’agriculture biologique, de la transformation alimentaire, de la valorisation du dioxyde de carbone (CO2) et de la biomasse forestière.

Alors que les grandes puissances se passionnent pour la recherche de traces de vie sur d’autres planètes, si primitives soient-elles, et là encore au prix d’un investissement colossal, nous assistons sur Terre à un déclin de la biodiversité causé par l’incurie humaine. Selon l’ONU, un million d’espèces végétales et animales sont menacées d’extinction dans les prochaines décennies. Parmi celles-ci figurent le rorqual bleu, que l’on peut observer dans l’estuaire du Saguenay à la hauteur de Tadoussac, et le béluga, qui ravit les visiteurs du Fjord.

Il est plus que temps d’effectuer un véritable virage vert, et non un simulacre d’avancée qui consisterait à blanchir la production gazière de l’Alberta avec notre hydroélectricité.

Clément Fontaine

La Baie