Transport maritime dans le Saguenay: prévenir avec la co-construction

L’auteur de cette lettre est Clément Chion, PhD, professeur au département des Sciences naturelles à l’Université du Québec en Outaouais (UQO) et directeur du Laboratoire interdisciplinaire de simulation socioécologique (LISSÉ)

En réponse à l’article de Claude Villeneuve: Une occasion unique 

En tant que professeur-chercheur à l’Université du Québec en Outaouais, je dirige un programme de recherche de cinq ans sur l’évaluation et l’atténuation des impacts de la navigation sur les baleines, financé par le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs du Québec. Le 2 septembre 2020, mon équipe de recherche et moi avons recommandé aux autorités gouvernementales de décréter un moratoire temporaire sur l’approbation de nouveaux projets de développement ayant un impact direct sur l’augmentation du transport maritime dans le fjord du Saguenay. Cette recommandation a été faite sur la base de nos résultats de recherche sans équivoque démontrant l’importance insoupçonnée du Saguenay pour la population de bélugas du Saint-Laurent, une espèce en voie de disparition.

À la suite de la chronique du 14 septembre de M. Villeneuve, je saisis l’occasion de répondre aux interrogations qu’a suscitées notre recommandation en précisant ses fondements et en clarifiant notre démarche de co-construction.

Une recommandation de moratoire fondée
Avant nos travaux, les inventaires aériens de Pêches et Océans Canada nous avaient permis de conclure que moins de 5% des bélugas se trouvent à chaque instant dans le Saguenay. Mais nous ne connaissions pas l’identité de ces animaux, car il est impossible de les reconnaître individuellement quand on les observe à partir d’un avion. Dans le cadre du programme de recherche que je dirige, des analyses statistiques conduites sur une base de données du GREMM, contenant plus de 30 années de photo-identification de bélugas prises à partir de bateaux, nous ont permis d’identifier qui sont ces bélugas qui visitent le Saguenay. Grâce au travail du GREMM, nous sommes en effet maintenant capables de reconnaître un grand nombre d’individus qui composent la population de bélugas et plusieurs ont même un nom, dont Annakpok, Yogi ou Pascolio, observés depuis longtemps dans le Saguenay. Et le résultat est sans équivoque : 50% des bélugas adultes et 67% des femelles adultes de la population du Saint-Laurent fréquentent le Saguenay. L’implication directe de nos plus récents résultats de recherche est la remise en question de la validité des analyses d’impact précédentes qui se basaient sur le fait que seul 5% de la population serait affectée par l’ajout de transits de navires dans le Saguenay. En réalité, c’est plutôt 50% des bélugas adultes qui seraient affectés à divers degrés par un tel trafic (sans compter les juvéniles ni les veaux également très présents dans le Saguenay).

Il n’est pas fréquent en recherche scientifique d’avoir des résultats aussi probants qui éclairent directement les connaissances sur une espèce en voie de disparition comme le béluga. Et dans de telles situations, les scientifiques ont le devoir déontologique de formuler les recommandations qui découlent de leurs conclusions. Considérant l’importance du Saguenay pour les femelles et les jeunes bélugas, sa valeur actuelle de refuge acoustique (excluant l’embouchure) et le fait qu’on ne connaisse pas encore l’effet d’une augmentation du trafic sur la qualité et l’attractivité de cet habitat, il devient difficilement concevable d’ignorer la portée de nos résultats et d’évaluer de nouveaux projets sur la base d’analyses d’impact incomplètes. C’est pourquoi, avant d’approuver de nouveaux projets, nous avons recommandé d’effectuer une analyse d’impact complète et de co-construire des mesures d’atténuation adéquates avec les acteurs du secteur maritime.

Clarifier notre démarche de co-construction
Le débat entre les professionnels de l’écologie et du secteur économique du milieu maritime est dynamique, constructif et souhaité. Le développement durable et l’implication des parties prenantes prônée par M. Villeneuve sont en effet une approche qui a fait ses preuves, ici même dans le Saint-Laurent. Le Groupe de travail sur le transport maritime et la protection des mammifères marins (G2T3M), dont les membres collaborent avec succès depuis plusieurs années pour harmoniser navigation et protection des baleines dans l’estuaire du Saint-Laurent, en est une illustration concrète.

Je travaille sur l’enjeu de la cohabitation entre navires et baleines depuis 15 ans et participe à nourrir cette collaboration depuis près de 10 ans. Chacune de mes interactions avec les acteurs du milieu maritime et de la conservation dans le Saguenay et le Saint-Laurent sont guidées par cette motivation de faire cohabiter ces deux mondes dont nous avons grandement besoin. Mes travaux de simulation ont notamment contribué à supporter la co-construction de mesures de conservation par le G2T3M pour réduire les risques de collisions entre navires et grandes baleines dans l’estuaire du Saint-Laurent.

Ces mesures largement respectées par l’industrie de la marine marchande et les pilotes du Saint-Laurent ont permis de réduire jusqu’à 40% les risques de collisions mortelles entre navires et grandes baleines. Et ce, avec un impact supportable pour l’industrie. Cette démarche de co-construction s’est avérée être une réussite québécoise enviée dans le reste du Canada et ailleurs dans le monde, et continue de l’être. Mais le travail ne doit pas s’arrêter là. Les collisions ne sont pas le seul obstacle au rétablissement des baleines en péril du Saint-Laurent. Le dérangement occasionné par la navigation au sens large ainsi que le bruit sous-marin radié font partie intégrante des grandes menaces qui nuisent au rétablissement des espèces en péril et auxquelles nous nous devons de porter une attention toute particulière, surtout dans un contexte de développement industriel. Ici comme ailleurs.

Pour effectuer l’analyse complète des impacts de la navigation sur les baleines dans l’estuaire et le Saguenay ainsi que pour tester des scénarios d’atténuation de ces impacts, nous développons un simulateur depuis 2006.

Dans le cadre de notre programme de recherche, ce simulateur intégrera les principaux segments de la navigation, à savoir la marine marchande, l’industrie des croisières, les excursions aux baleines, les plaisanciers et les traversiers. Notre objectif est de pouvoir identifier la contribution relative de chaque segment de la navigation au bruit reçu par les bélugas et les grandes baleines et ainsi venir appuyer de façon constructive le développement de mesures d’atténuation adéquates pour chaque segment.

Prévenir plutôt que guérir
Si nous continuons d’accepter des projets avant d’en avoir correctement évalué les impacts et avant d’avoir co-construit une stratégie d’atténuation efficace pour les baleines et réaliste pour la navigation, nous repoussons le problème à plus tard. Et dans quelques années, nous devrons réparer si possible les dommages causés par les impacts cumulatifs de ces projets sur la population de bélugas qui continue son déclin.

Nous invitons les acteurs de la chaîne du transport maritime, de la protection des baleines et des gouvernements provincial et fédéral à travailler en amont pour co-construire cette stratégie. Nous avons les moyens d’être proactifs plutôt que réactifs pour mener une démarche rigoureuse appuyée par les meilleurs données, outils et connaissances scientifiques.