Traçabilité romaine

OPINION / La plus récente alerte de l’Agence de la santé publique du Canada sur les cas d’E. coli liés à l’éclosion associée à la laitue romaine a créé une onde de choc. Depuis décembre 2017, on assiste à la troisième alerte liée à la laitue romaine, mais cette fois-ci l’Agence demande carrément d’éviter de consommer la laitue romaine dans trois provinces : l’Ontario, le Québec et le Nouveau-Brunswick. Par ce geste, l’Agence de la santé publique du Canada émettait un vote de blâme envers les autorités américaines en matière de salubrité alimentaire. À l’aube de l’hiver, une période particulièrement importante pour les importations de fruits et de légumes au Canada, l’Agence optait pour un message très ferme et sans préjudice.

De ce que l’on sait jusqu’à présent, on dénombre plus de 20 cas confirmés d’infection, mais par chance aucun décès. Toutefois, depuis décembre 2017, la cause des éclosions n’a pas encore été déterminée. Malgré la complexité et l’étendue des chaînes d’approvisionnement alimentaires aujourd’hui, il demeure tout de même surprenant que nous sachions si peu de chose sur la cause de l’éclosion. Bien sûr, plusieurs croient que la bactérie E. coli provient d’un troupeau de bétail en pâturage non loin des champs de laitues de l’Arizona ou de la Californie. Mais aucune preuve n’est encore offerte au grand public.

Pendant ce temps, les entreprises gèrent les risques du mieux qu’elles peuvent. La laitue, et non seulement la romaine, représente une grande partie des ventes de la section des fruits et légumes. Et puisqu’il ne s’agit pas d’un rappel, les détaillants doivent absorber des frais supplémentaires inattendus. Comme c’était le cas pour les deux alertes précédentes, le malaise du gaspillage ainsi créé en agace plusieurs. Les détaillants et les restaurateurs savent que les consommateurs éviteront la laitue, point. Plusieurs clients auront entendu parler d’une alerte sur la laitue romaine, mais la plupart ne se souviendront pas des détails précis de l’éclosion. Avec une mémoire extrêmement limitée, plusieurs éviteront toutes les laitues (américaine, canadienne, romaine, Boston, Iceberg), comme ce fut le cas lors des autres alertes. Normalement les consommateurs oublient très rapidement, mais après trois alertes, la clientèle cherchera sûrement d’autres sources de vitamines pour passer l’hiver.

L’histoire de la laitue romaine met en lumière deux problèmes majeurs. D’abord, la gestion des terres agricoles. Il y a une quinzaine d’années, pendant la saison hivernale, nous avions vécu une situation similaire affectant les épinards californiens. Une terre d’élevage de bovins à proximité d’une terre de culture potagère ne fait pas bon ménage. Dans la majorité des cas, la bactérie E. coli émane du fumier animal qui se fraie souvent un chemin vers les champs de production horticole par la terre ou par l’eau. Une meilleure planification des terres agricoles s’impose partout. Bien sûr, en instaurant des restrictions et une réglementation de surveillance environnementale plus sévères, il deviendrait beaucoup plus rare de voir une juxtaposition de deux types de production non compatibles.

L’autre problème majeur se cache derrière la traçabilité alimentaire. Difficile de croire qu’en 2018 nous ne sommes toujours pas en mesure de retracer certains produits alimentaires à travers la chaîne. Au lieu d’émettre un avis qui entraîne un gaspillage ahurissant de laitue non vendue, pourquoi ne pas cibler uniquement les lots affectés et les fermes responsables de l’éclosion ? Cette incapacité dérange de plus en plus les consommateurs qui s’attendent à autre chose. Vu notre climat nordique, importer des produits alimentaires venus d’ailleurs fait partie de notre réalité. La complexification des chaînes d’approvisionnement et les exigences accrues des consommateurs mettent la traçabilité des produits alimentaires au centre des préoccupations. Pourtant la technologie existe.

Plusieurs évoquent la chaîne de bloc ou la « blockchain ». Cette technologie permet en effet de connaître avec précision toutes les étapes par lesquelles passe une denrée avant d’arriver dans l’assiette du consommateur. Retracer un aliment ne prend que quelques secondes contrairement à plusieurs jours. Dans le cas de la laitue romaine, nous n’avons toujours aucune réponse depuis un an. Mais pour que la chaîne de bloc fonctionne, il faut un désir collectif et une plus grande rigueur au sein de la chaîne, mais il faut surtout une meilleure numérisation de la documentation à partir de la ferme jusqu’à la table. La chaîne de bloc impose une plus grande responsabilisation des joueurs par le biais d’une transparence bien établie. Ces principes ont du mérite, mais l’industrie sait très bien que les consommateurs ne s’attendent pas à payer plus pour la chaîne de bloc. La traçabilité est tout comme la ceinture de sécurité qui vient avec une voiture. Personne ne veut payer une prime pour une ceinture de sécurité.

Tout porte à croire que plusieurs s’abstiendront de consommer de la laitue romaine durant la période des Fêtes cette année. Le système immunitaire de l’un de vos proches ou même le vôtre pourrait ne pas suffire, donc s’abstenir demeure donc une bonne idée, que vous soyez au Québec, en Ontario, au Nouveau-Brunswick ou même ailleurs. Les risques n’en valent pas la chandelle.

Dr Sylvain Charlebois

Professeur en distribution et politiques agroalimentaires

Université de Dhalousie