Pour ses 30 ans, la Fabuleuse Histoire d'un Royaume s'est payé une cure de jeunesse, en incorporant des effets spéciaux et des projections visuelles pour cette nouvelle saison qui s'amorce. Une nouvelle mouture à la hauteur de la légende.

Toujours aussi Fabuleuse, mais devenue fable

OPINION / J'ai eu le privilège d'assister, comme bien d'autres, à l'avant-première de la 30e édition de LA FABULEUSE et il n'y a pas à dire, l'âme d'origine ce cette magnifique réalisation est toujours présente (surtout dans la première partie du spectacle), pour aller de pair, il faut également le souligner, avec l'âme et la fierté toujours vibrantes au sein du groupe d'acteurs/actrices passionné(e)s et passionnant(e)s à regarder évoluer sur scène en nous démontrant cette fierté régionale encore bien manifeste chez nous. Les ajouts d'effets techniques en fond de scène (et autres) sont Époustouflants et contribuent largement à bonifier un spectacle déjà Grandiose.
Cependant, il ne faudrait pas cette fois nous accuser de «plagia», pour avoir utilisé une technique de pointe, à projection visuelle immense, dont on s'est servie ailleurs, (que ce soit sur des silos lors du 400e à Québec, ou à la basilique Notre-Dame de Montréal, ou encore sur le parlement d'Ottawa pour le 150e de la confédération célébré cette année); alors que des élucubrations de ce genre ont pu être brandies quand fut créé notre spectacle d'une Fresque Historique à Grand Déploiement, (qu'on appelle «Sons et Lumières» en France et qu'on retrouve partout en Europe, dont 70 sur le seul territoire français) alors que le nôtre a pourtant bien sa couleur et sa saveur principalement régionales. Que voulez-vous, les grandes innovations sont faites pour être transmises et exportées et il n'y a pas de mal à s'en servir pour produire d'autres créations. Mais ... il y a cependant un MAIS!
Le hic vient de sa teneur, à priori «régionale» qu'on y présente, selon certains choix bien orientés et arbitraires. Les débuts y sont assez bien représentés, avec l'arrivée des membres de la «Société des 21» à la baie des Ha! Ha!, de même que le glissement de la période essentiellement forestière du début vers l'agriculture et l'amorce d'une industrialisation avec les pulperies. Cependant, au détriment d'autres choses importantes à souligner au niveau régional, on aura plutôt mis beaucoup d'emphase (dans 3 tableaux) sur des événements survenus en France, (entre autres, sous les rois François 1er et Henri IV). Parmi ces choses régionales délaissées, on n'a pas jugé bon de mentionner au passage une autre grande Société fondée également à Charlevoix, celle de la «Société des Défricheurs de la Rivière-aux-Sables», alors que cette initiative était d'autant plus remarquable qu'il s'agissait d'une première au Québec et au Canada, pour avoir obtenu du gouvernement le droit qu'un groupe puisse fonder un territoire à vocation essentiellement agricole; (contrairement à ce qui s'était fait jusque-là, de laisser l'initiative du développement uniquement entre les mains d'exploitants commerciaux et industriels).
Par la même occasion on aurait pu faire un clin d'oeil à l'unique femme reconnue au Québec pour être fondatrice d'une municipalité, Marguerite Belley-Maltais, et à travers elle rendre ainsi hommage à toutes les pionnières qui ont été fondamentales dans ce Québec d'alors à bâtir. Au lieu de cela on a préféré mettre l'emphase (de manière fort biaisée d'ailleurs) sur un autre fondateur, Peter Mc Leod (ancien coureur des bois), qu'on nous présente sous les traits d'un «gentleman» de la «Haute Société», mais que les mentions historiques à son endroit nous dépeignent plutôt comme un «fier-à-bras» qui, à la sortie des bars, réglait ses conflits aux poings; et que le clergé local de l'époque a sévèrement critiqué pour sa manière abusive et agressive de traiter ses employés. En dépit de ces défaillances et de ces «entorses», la première partie du spectacle est néanmoins emballante et passe plutôt bien ... quand on n'est pas trop au courant de l'histoire régionale.
Là où il y a une faiblesse plus accentuée et navrante au niveau du contenu «régional», c'est dans la 2e partie du spectacle. Il apparait qu'il semble qu'on ait été à cours d'inspiration pour souligner des événements régionaux durant les décennies 1910, «20», «30», «40», «50», «60», «70», «80», pour se contenter de faire un survol rapide sur plusieurs de ces décennies au travers simplement de musiques, (venues d'ailleurs), alors qu'il y aurait eu tant d'autres événements régionaux sur lesquels focaliser et à mettre en avant plan. Au lieu de cela, on nous transporte une fois de plus en France, à l'époque de la 2e guerre mondiale, en raison des conscrits recrutés ici, (comme dans tous les autres pays touchés par cette guerre); scène qui fait sans doute couler une larme ou deux à nos visiteurs français, émus de constater qu'au Québec on se souvienne encore du fameux débarquement de Normandie, mais sans couleur véritablement régionale. Il en va de même du tableau faisant référence au crash boursier de New York, alors que les retombées de cette crise mondiale auront plutôt touché (dans notre région dite à l'époque essentiellement «de ressources») la classe ouvrière et agricole; mais qu'on nous présente une fois de plus sous le couvert de la «peteuserie». Le seul élément «fort», parce que amusant, de cette deuxième partie, est l'ajout d'une scène avec une touche régionale sur notre parlure d'alors et présentée de manière cocasse pour les avoir mis en bouche chez des gens «aristocrates» ayant fréquenté l'hôtel Beemer (1888-1908) à Roberval.
Il y aurait eu pourtant tellement d'autres réalisations effectuées chez nous à souligner tout au long du XXe siècle et tellement plus représentatives de notre essor au travers (entre autres) d'un tournant industriel majeur qui allait faire entrer de plein fouet notre région dans le 20e siècle. On n'a qu'à penser à la première papeterie construite dans la région en 1912, sur la Canton Jonquière (en donnant naissance à Kénogami) et où a d'ailleurs travaillé Louis Hémon (lien avec la France), auteur du fameux roman «Maria Chapdelaine»; et d'en profiter pour dire qu'il s'agissait de la 3e génération de la famille Price (avec William Price III) à contribuer au développement industriel de la région (réalisation qui perdure encore), au lieu de se limiter aux petites usines de sciage de son grand-père du même nom. La décennie suivante n'allait pas être en reste, avec la construction, en 1926-27, à nouveau sur le Canton Jonquière (partie qui allait devenir Arvida), d'une usine de la compagnie ALCOA (que dirigeait ARthur VIning DAvis) qui allait devenir dans les années 40-50 la plus grande aluminerie au monde (sous le nom d'ALCAN); et qui, avec les trois autres alumineries rajoutées par la suite, confère à la région le titre de «Vallée de l'Aluminium». On aurait pu souligner également la construction de grands barrages sur le Saguenay (avec «Grande-Décharge», «Chute-à-Caron» et «Shipshaw»), ayant fait de cette rivière la plus grande rivière hydro-électrique au monde, également dans les années 40-50. De plus, concernant «Shipshaw», là encore aucune mention sur ce qui a été sans doute la plus grande catastrophe naturelle de l'histoire de notre région, le glissement de terrain de St-Jean-Vianney, qu'on a carrément ignoré pour ne s'intéresser qu'au «Grand Feu» et au «Déluge». Sans vouloir minimiser ces deux autres catastrophes qui nous ont durement touchées, des feux majeurs et des grands débordements de rivières sont des phénomènes annuels fréquents au pays, mais l'effondrement d'un village dans un cratère de vase, cela relève de l'extra-ordinaire et que cela avait de plus un renforcement historique marqué de façon bien spéciale, puisque la même chose s'était également déroulé (à plus grande échelle encore et dans le même secteur) trois siècles plus tôt (ce qui nous fut rapporté par Radisson et des Groseilliers).
Sur la scène politique provincial on aurait pu souligner le fait que notre fierté régional (en tant que «Gaulois d'Amérique») peut être considérée comme le flambeau de la fierté québécoise, celle d'un peuple qui n'a pas peur de vouloir se prendre en main pour préserver son identité et ainsi chercher à conserver nos valeurs et ce qui nous distingue en tant que Société; tout en mentionnant que non pas seulement un mais deux premiers ministres du Québec sont originaires de chez nous, en ayant pris la tête du parti politique qui se veut peut-être le plus sensible à la sauvegarde de la spécificité québécoise. On aurait également pu faire ressortir que la création même des CÉGEP découle d'un projet présenté par des visionnaires rattachés au Collège Classique de Jonquière et que leur document aura été l'élément de base ayant servi d'inspiration au gouvernement du Québec afin de développer et d'étendre cette idée à toute la province.
De plus, au lieu de faire apparaître Elvis Presley dans l'un des tableaux, ainsi que toute la culture anglo-saxonne qui a envahie depuis toute la planète, (surtout à partir des années 70, car dans les années 60 les groupes québécois avaient à coeur de traduire -ou adapter- en français la plupart des grands succès internationaux de l'heure), on aurait pu faire valoir que dans la colonie artistique québécoise (réfugiée à Montréal) pullule un très grand nombre d'artistes originaires de la région et qu'au lieu de montrer Elvis, faire plutôt ressortir l'événement le plus extraordinaire de tout le 20e siècle sur la scène internationale, l'EXPO 67, où l'expression «Terre des Hommes» aura atteint son paroxysme et dont la chanson thème était chantée par un jonquiérois, Donald Lautrec.
Pour avoir ainsi «sciemment» écarté tous les événements (pourtant majeurs) référant à la zone centrale du Saguenay-Lac-Saint-Jean, je me sens lésé, voir outré, qu'on ait pu ainsi ignorer des faits régionaux (et même au-delà) aussi importants, par cette forme de «mépris en sourdine» à l'endroit d'un arrondissement spécifique. J'aimerais avoir la satisfaction de me reconnaître pleinement dans ce magnifique spectacle qui touche à notre fierté régionale, mais avec tous ces «oublis» d'importance, par omission «volontaire», cela me donne le sentiment d'une exclusion «préméditée» qui vient assombrir ma fierté d'appartenance à ma superbe région. Il n'empêche que ce Grandiose spectacle mérite d'être vu et revu, car il exerce toujours un ravissement pour les yeux, par le déploiement de toute cette créativité qui enchante ... mais à regarder toutefois avec un oeil un peu mieux éclairé et plus critique sur le plan historique, car ce spectacle se devrait d'être davantage unificateur et sans parti pris.
Sylvain «Jâke» Gagnon
Saguenay