Savoir en qui et en quoi placer sa confiance

OPINION / Dans un article du Quotidien publié en novembre dernier, le président du Syndicat national des employés de l’aluminium d’Arvida et ambassadeur du mouvement Je crois en ma région, Alain Gagnon, exhorte les citoyens du Saguenay–Lac-Saint-Jean à se prendre en main pour déterminer leur avenir au lieu de « se faire dicter la marche à suivre par les gens de Montréal ». Cette affirmation pour le moins exagérée masque l’intention véritable qui sous-tend l’initiative de M. Gagnon, dont je ne doute cependant pas des bonnes intentions.

Sur son site Web comme dans sa publicité, Je crois en ma région ne parle que de trois grands projets industriels basés sur l’exploitation et la transformation des ressources naturelles, dont deux, Métaux BlackRock et Arianne Phosphate, ont déjà reçu toutes les autorisations nécessaires. Ce que cherche à promouvoir ce mouvement est en fait le méga projet Énergie Saguenay de GNL Québec, dont le processus d’approbation environnemental suit présentement son cours, tant au fédéral qu’au provincial.

Comme l’ont dénoncé plusieurs intervenants lors de sa création, Je crois en ma région vise essentiellement à accroître chez nous le niveau d’acceptabilité sociale de l’exploitation du GNL. En effet, celle-ci sera un facteur déterminant dans la prise de décision qui incombe à nos deux niveaux de gouvernement, le BAPE et l’Agence d’évaluation des impacts du Canada n’ayant qu’un pouvoir de recommandation.

N’en déplaise aux esprits chauvins qui abondent parmi nos édiles et gens d’affaires, si le grand Montréal et, dans une moindre mesure, l’ensemble du reste de la province s’opposent majoritairement à Énergie Saguenay, c’est parce qu’ils se savent concernés à juste titre. Et pas seulement par souci égoïste de retrouver notre magnifique région la mieux préservée possible lors de leurs prochaines vacances...

A priori, aucun Québécois ne devrait s’opposer à l’avènement d’une usine de liquéfaction de gaz naturel potentiellement carboneutre qui créerait des centaines d’emplois au Saguenay–Lac-Saint-Jean. Ce qui pose problème, ce sont les impacts environnementaux des deux autres composantes du projet, c’est-à-dire la construction du gazoduc de 780 km en sol québécois et l’exportation par voie maritime du gaz liquéfié en passant par le fjord. L’ensemble est indissociable.

Ce n’est pas parce que nous ne sommes pas partie prenante dans la décision de construire un troisième lien à Québec ou une nouvelle ligne de métro à Montréal que la réciproque s’applique pour un vaste projet comme Énergie Saguenay. Les implications ne sont pas du tout comparables en termes de politique énergétique et de choix de société.

Plus près de nous, il tombe sous le sens que les gens de l’Abitibi ont leur mot à dire : ils seraient directement affectés par le tracé du gazoduc sans pour autant bénéficier d’une manière significative de ses retombées économiques. On ne s’étonnera donc pas trop de leur refus quasi unanime. Et, à l’autre bout de la chaîne d’exploitation, croit-on réellement que les résidants de Tadoussac, de L’Anse-Saint-Jean et même de Petit-Saguenay seraient avantagés par l’avènement d’une flotte de super méthaniers dans le décor ?

Énergie Saguenay constitue même un enjeu national puisque l’augmentation de l’activité des puits d’extraction du gaz naturel dans l’Ouest canadien nécessaire pour produire les millions de litres de GNL à La Baie entraînera un accroissement de 7,8 millions de tonnes de GES. Alors que notre pays n’arrive même pas à atteindre ses cibles actuelles de réduction, réputées insuffisantes ! Croire que l’on évitera d’alourdir le bilan environnemental grâce à des correctifs technologiques relève de la pensée magique.

Je vois un signe encourageant dans le fait que la population du Saguenay–Lac-Saint-Jean elle-même manifeste peu d’enthousiasme pour Je crois en ma région à en juger par le nombre relativement faible de ses adhérents après deux mois d’existence, un lancement en grandes pompes et pas mal de publicité dans les médias. Les citoyens se rendent bien compte que la démarche, financée en bonne partie par leurs propres impôts, manque de transparence et de pertinence.

Clément Fontaine

Chicoutimi