Sauter trop vite aux conclusions

OPINIONS / Dans son texte « Un remplaçant à la hauteur » paru le 2 août dans le Carrefour des lecteurs du Quotidien, Marcel Lapointe suggère que les gens du milieu posent la candidature du lac Saint-Jean à titre de patrimoine mondial de l’UNESCO, puisque le caractère « délétère » des grands projets industriels a, selon lui, disqualifié le fjord du Saguenay.

M. Lapointe saute trop vite aux conclusions. Les opposants aux grands projets n’ont pas concédé la victoire aux entrepreneurs, exception faite peut-être pour Métaux BlackRock. Le port d’Arianne Phosphate sur la rive nord du fjord et Énergie Saguenay pourraient bien, eux, ne jamais se réaliser.

Malgré les promesses d’emplois accompagnés de retombées économiques, l’acceptabilité sociale n’est plus assurée. Les mouvements d’opposition à ces projets se sont multipliés, prenant la forme de manifestations, pétitions, interventions dans les médias, distribution de tracts, pages sur les réseaux sociaux, mises en demeure. Ces regroupements ont pour noms Coalition Fjord, Collectif de la Batture, Action Boréale, Nature Québec, Eau secours, Mouvement citoyen Littoralement inacceptable, Coule Pas Chez Nous et j’en passe. Greenpeace et Équiterre sont bien sûr de la partie.

La pétition de la Coalition Fjord contre l’usine de liquéfaction de GNL Québec a recueilli jusqu’ici quelque 38 000 signatures de citoyens de la Belle Province.

Québec solidaire et le Parti québécois ont condamné sans équivoque le projet Énergie Saguenay, c’est à dire son gazoduc de plus de 750 kilomètres en territoire québécois, son usine de liquéfaction prévue à La Baie avec sa flotte de méthaniers aux fins d’exportation en Europe et en Asie.

Le milieu scientifique a maintes fois réfuté les prétentions de GNL Québec à l’effet que le gaz en provenance de l’Ouest canadien constituait une énergie de transition souhaitable pour la planète. Nous savons que le processus d’évaluation environnementale d’Énergie Saguenay n’a pas été effectué d’une manière globale, tant en ce qui concerne la production de GES que l’augmentation du bruit causé par l’accroissement du trafic maritime lourd dans le fjord. C’est la segmentation de ses trois composantes qui a facilité l’acceptation du projet.

Arianne Phosphate mise elle aussi sur l’exportation de sa production. Ses navires doivent donc emprunter le fleuve puis l’Atlantique. Comme sa mine est située à 200 km au nord de La Baie, l’apatite devrait logiquement être acheminée vers le port de Baie-Comeau sur la Côte-Nord et non vers la Baie au Saguenay, soit au moyen du parc de camions hors normes déjà prévus ou, mieux, par le train, grâce à la ligne de QcRail dont la mise en service pourrait débuter en 2024. Comment expliquer alors cet entêtement à vouloir s’installer dans une zone récréotouristique fragile ?

La seule justification environnementale d’un troisième port dans le fjord serait l’utilisation par Arianne des navires de la Rio Tinto qui retournent vides avoir déchargé leur cargaison de bauxite au port de La Baie. Lors des audiences du BAPE, le promoteur avait fait valoir cette possibilité afin de réduire le trafic maritime, en dépit des problèmes logistiques que cela représente. De fait, l’entreprise avoue aujourd’hui que seulement 25 % des navires de grande capacité requis annuellement pour transporter son minerai pourrait provenir de la flotte de Rio Tinto.

La véritable raison du sacrifice d’une partie du fjord pour la construction d’un troisième port est que sa proximité réduirait les coûts de construction pour Arianne et faciliterait le recrutement de la main-d’œuvre nécessaire à ses opérations. Toutefois, dans un contexte de pénurie, ses travailleurs spécialisés proviendraient – comme pour GNL Québec – de partout en province, attirés par un salaire plus compétitif. De quoi siphonner les ressources de plusieurs PME présentement actives dans des secteurs technologiques.

De nombreux emplois seront requis pour la construction des installations, mais avec un système d’appel d’offres ouvert à l’ensemble du Québec, la majorité des postes seront comblés par des travailleurs de l’extérieur de notre région. Il est illusoire de penser que ces gens vont s’installer ici une fois leur contrat terminé.

Le scénario d’un retour au bercail massif de jeunes Saguenéens ayant été contraints de s’expatrier pour gagner leur vie – un argument de vente surutilisé par les partisans de ces projets – ne tient pas compte de la réalité complexe du marché du travail et de la diversité des motivations qui déterminent le choix d’un lieu de résidence.

Clément Fontaine

Chicoutimi