Rester à l’affût, sans négliger l’essence de l’éducation

OPINION / L’auteur de cette lettre est Jean-François Audet, enseignant au département de littérature au Cégep régional de Lanaudière de Terrebonne. Il répond à la chronique de Sébastien Lévesque, Le problème avec l’école.

À lire : Le problème avec l'école

Je me permets de répondre au texte que vous avez fait paraître récemment au sujet de l’école. Je dirais d’emblée que je partage en grande partie vos vues au sujet du modèle éducatif qui structure la pédagogie dans nos écoles, mais j’aurais aussi quelques objections ou quelques bémols à apporter.

Comme vous le dites si bien, le modèle éducatif actuel n’est pas indissociable de la société dans laquelle nous sommes. C’est précisément la raison pour laquelle des intellectuels avertis, comme Normand Baillargeon ou Martha Nussbaum notamment, qui observent et critiquent les pratiques des institutions à vocation éducationnelle, dénoncent le fait que les écoles, les collèges, les universités sont de plus en plus assujettis à un modèle de croissance économique. Il faut « produire » des diplômés de façon à répondre aux demandes du marché du travail. Les finalités humanistes de l’éducation, que semble reprendre votre conjointe dans son école à la maison selon vos propres dires, sont de plus en plus occultées par ces objectifs de rentabilité et de productivité. C’est ce qui explique aussi que dans le réseau collégial et dans les universités, les facultés de littérature, d’arts, de philosophie aient des difficultés de recrutement et soient parfois considérées comme des disciplines où le savoir et les compétences qu’on y transmet sont peu utiles pour d’éventuels citoyens (qui devraient être actifs avant tout en tant que rouage de l’économie). Selon une pensée qui emprunte des raccourcis qui font fi de bien des données, on croit que l’art, la philosophie n’apportent rien dans l’immédiat à l’humain. Aucune retombée « concrète ». Et pourtant.

Vous dites justement que l’éducation doit être synonyme d’épanouissement et de bonheur. Vous affirmez toutefois que, pour le moment, les écoles ne font de nos enfants que des « machines à apprendre ». C’est ici où j’apporterais un premier bémol. Que peut sous-entendre une telle expression ? Inutile de dire que savoir, apprentissage et éducation sont indissociables, évidence avec laquelle vous ne seriez certainement pas en désaccord. Peut-être vous faites-vous l’écho du discours de certains pédagogues, qui affirment que la transmission de savoirs, telle que l’avait conçue l’école traditionnelle (pour reprendre votre expression), repose sur une vision pédagogique dépassée, qui n’est plus en phase avec les réalités actuelles. Ce qu’on nomme de façon plutôt péjorative comme du « prêt-à-apprendre » et du « prêt-à-digérer », du contenu qui serait acquis avec comme seule finalité d’être recraché aux examens, serait à bannir de nos institutions scolaires, selon les tenants d’une telle approche. Or, si on revient aux modèles préconisés par Baillargeon, Nussbaum ou d’autres écoles aux États-Unis, c’est plutôt l’inverse qui prévaut : il faut mettre de l’avant les connaissances. Pourquoi ? Parce que ce savoir, qui doit être multidisciplinaire et s’inspirer notamment de ce qu’on nommait autrefois les arts libéraux, conduit à un élargissement des perspectives, au développement d’un esprit créatif et polyvalent, à l’émergence de la pensée critique. En effet, sans connaissance de l’histoire, de la politique, des arts, comment juger adéquatement du monde dans lequel nous évoluons ?

Je suis professeur au collégial en littérature. Je vous dirais, après près de quinze ans d’expérience dans le milieu, que les collègues que je côtoie, et ce, dans bien des disciplines, restent animés par cette vision noble de l’éducation. Or, comme vous le disiez si bien, l’école reste tributaire d’un modèle de société. Si vous avez l’impression que l’école participe à ce modèle en formant avant tout des travailleurs et des consommateurs, il serait important d’aller voir sur le terrain ce qu’enseignants et professeurs font pour tenter de lutter contre ce formatage des esprits, contre toute cette culture qui systématise pour bien des sphères de la vie la mentalité de l’utilisateur-payeur. Sans vouloir dédouaner entièrement le système éducatif de la part de responsabilité qui lui revient, il faut se demander aussi dans quel « état de réception » nous arrivent nos jeunes. Sont-ils tous ouverts à ce savoir qui leur permettrait de s’interroger sur leur rôle en tant que citoyens, sur leur être-au-monde ? 

Dans Les émotions démocratiques, Martha Nussbaum précise un fait souvent relayé comme une évidence par le discours social : si l’éducation est le lieu par excellence de la formation des esprits, il ne faut pas exclure le rôle prépondérant que doivent jouer la famille et le milieu social. Vous avez compris, en ce qui vous concerne, l’importance de la famille dans l’équation, en choisissant l’école à la maison. Cela dit, il ne faut pas condamner pour autant tout le système éducatif. Ni, par la même occasion, ceux qui en demeurent les principaux piliers, c’est-à-dire enseignant.e.s et professeur.e.s. La foi dans les connaissances, la créativité et le développement de la pensée critique demeure vivace. Et leurs efforts soutenus pour susciter l’enthousiasme et ne pas étouffer la « curiosité naturelle » des jeunes demeurent tout aussi présents. En cherchant notamment à renouveler les stratégies d’apprentissage, en misant sur la technopédagogie, en restant à l’affût des transformations du monde. Mais sans pour autant mettre de côté l’essence même de « l’école traditionnelle » : transmettre des savoirs. Et, pour suivre la pensée d’un grand philosophe et humaniste de notre temps, George Steiner, en misant notamment sur le par coeur. Au risque de faire de nos jeunes des « machines à apprendre ».