Protection du caribou et perte d'emplois

OPINION / L’IEDM (Institut Économique de Montréal) vient de publier un texte d’opinion signé par Alexandre Moreau (iedm.org — textes d’opinion) sur l’impact de l’application intégrale des exigences d’Ottawa pour la protection du caribou forestier. Dans ce texte, qui a été diffusé dans les principaux médias du Québec, il affirme que cette mesure pourrait mettre en péril 5700 emplois au Québec, soit au Saguenay-Lac-Saint-Jean, sur la Côte-Nord et dans le nord du Québec. La perte d’emplois dans la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean serait de 1762 emplois. Aucune analyse n’explique ces résultats.

Dans sa note économique de 2015 sur les coûts économiques du Plan de rétablissement du caribou forestier (1), le même organisme, avec le même signataire, prévoyait une perte de 2930 emplois au Québec, dont 2701 dans la région et 230 emplois dans les deux autres régions. 

En deux ans, l’estimation de la perte d’emplois dans la région a diminué de 1000 emplois, alors qu’elle a augmenté de 5470 sur la Côte-Nord et dans le nord du Québec. Sans argument ni démarche méthodologique appropriée, le texte d’opinion perd toute sa crédibilité et risque de jeter une confusion inutile dans un débat important. 

L’analyse de l’impact de l’application intégrale des exigences d’Ottawa sur les emplois dans la région et au Québec garde cependant toute sa pertinence. Il est important d’en prévoir les conséquences pour une prise de décision éclairée et déterminer les mesures à prendre pour compenser les pertes pour les communautés touchées.

L'auteur de cette lettre, Gilles Bergeron, est un économiste.

Dans notre rapport de 2015 sur les exigences du FSC (Forest Stewardship Council) (2), nous avons mesuré l’impact de l’application intégrale des exigences d’Ottawa sur les emplois dans la région. 

Ce rapport s’appuyait sur une information abondante et vérifiable et sur une méthodologie rigoureuse qui a été largement expliquée. 

Le rapport a été publié et diffusé ; il a été présenté dans différents forums scientifiques et des rencontres réunissant les acteurs sociaux. 

Sa crédibilité n’a pas été remise en question à ce jour. L’analyse a été faite pour la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean et il serait pertinent de poursuivre cette analyse pour l’ensemble du Québec. 

Selon les données de notre rapport, l’application des mesures d’Ottawa, en faisant référence à l’application des lignes directrices du groupe d’experts sur le caribou forestier du gouvernement du Québec, pourrait réduire la possibilité forestière dans la région de 1 825 500 m3/année toutes essences confondues, soit 26 % de la possibilité forestière actuelle (rapport p.36). 

En tenant compte de la demande de bois et des surplus de bois de feuillus, une réduction de la possibilité forestière de 1,8 million de m3 aurait pour effet de réduire la récolte de bois de 1,5 million de m3. 

Compte tenu de l’augmentation récente de la demande de feuillus dans la région, une remise à jour de notre étude entraînerait possiblement une révision à la hausse de la réduction de la récolte de bois.

En appliquant la méthodologie du rapport qui fait une analyse détaillée de la structure de l’industrie forestière dans la région et de l’impact de la réduction de la récolte de bois pour chaque catégorie d’emplois, nous obtenons une perte de 1313 emplois directs. 

C’est une estimation crédible de l’impact de l’application intégrale des exigences d’Ottawa en faisant référence à l’application des lignes directrices du groupe d’experts sur le caribou forestier du gouvernement du Québec. Dans notre rapport, nous avons également indiqué que le gouvernement du Québec faisait des études plus approfondies pour préparer un plan qui pourrait avoir un impact moindre sur la réduction de la possibilité forestière de la région et par conséquent sur la réduction d’emplois. Dans ce cas, il faudrait revoir l’impact de ce nouveau plan. 

Quelles que soient les mesures retenues, le plan de rétablissement du caribou forestier aura pour effet de réduire les emplois dans la région. 

Il faut non seulement chercher à réduire le nombre d’emplois perdus, mais aussi, tel que proposé dans notre rapport, mettre en œuvre des mesures compensatoires pour les travailleurs, les collectivités locales et les entreprises. 

Il est inacceptable que dans une perspective de développement durable, les communautés les plus vulnérables de notre société fassent les frais de la protection des espèces menacées.

Gilles Bergeron, économiste

Saguenay