Première rencontre avec les mots de Félix

OPINION / À l'occasion du 8 août, jour où Félix Leclerc nous a quittés en 1988.
Quand on a 10 ans et qu'on est amoureux de sa maîtresse d'école, on est prêt à tout pour lui plaire. Dans mon cas, une mademoiselle Doucet est arrivée dans ma vie un premier jour de printemps. Elle avait été embauchée pour remplacer maître Legault qui venait de prendre sa retraite. Elle avait 21 ans, les cheveux aux quatre vents et un petit style hippie qui avait fait craquer toute ma classe, constituée uniquement de garçons.
Pour son premier cours, elle décida de nous faire découvrir un texte de chanson. Elle l'avait transcrit d'ailleurs sur des feuilles de papier qui sentaient bon l'encre bleue. Elle avait déposé, en notre absence, les textes à l'intérieur de nos petits pupitres de bois. Nous étions donc un 21 mars et pour célébrer l'arrivée du printemps, Mlle Doucet nous avait préparé une surprise. Nous étions complètement intrigués par chacune de ses manoeuvres.
Premièrement, elle plongea sa belle main blanche dans son chapeau de paille, qui était déposé sur son grand bureau. Elle nous regarda avec un petit air espiègle et elle procéda à un tirage au sort. Elle sortit un petit bout de papier et prononça, de sa belle voix suave, ces quatre lettres : Y.V.A.N. 
Eh bien oui, comme il s'agissait de moi, je levai la main fièrement et avec un doux sourire, elle me demanda d'ouvrir mon pupitre en premier pour lire le texte qui s'y trouvait.
Alors je m'exécutai de mon mieux et je lus, à voix haute, les premières lignes d'un texte intitulé l'Hymne au printemps. Ensuite, elle déposa un vinyle 33- tours sur la tige d'un petit tourne-disque carré qui se trouvait derrière la salle de la classe. Elle nous fit entendre la chanson.
Une grosse voix profonde et grave entonna « Les blés sont mûrs/Et la terre est mouillée ». Je fus à la fois étonné et séduit par la belle voix que j'entendis et par le jeu de guitare unique qui l'accompagnait. 
Émue par la chanson, Mlle Doucet sortit un beau mouchoir pour essuyer quelques larmes sur ses belles joues. Tous, nous fûmes bouleversés de voir pleurer ainsi notre institutrice. Je me levai de mon banc, sur-le-champ, et j'invitai mes compagnons de classe à faire de même, afin de l'applaudir et la remercier du cadeau qu'elle venait de nous faire. 
Ce fut ma première rencontre avec les mots de Félix Leclerc.
Yvan Giguère
Saguenay
Le mot «genre»
OPINION / Monsieur Raphaël Émond,
La qualité du texte que vous avez fait paraître dans ce journal le 4 août m'a rassuré autant qu'étonné. En dépit de votre jeune âge, vous maîtrisez admirablement votre langue maternelle, ce qui me laisse croire que tout n'est pas perdu et que la relève est là pour affronter le défi du français, assailli de toutes parts. Je dois cependant dire que, déjà, j'avais pris la mesure de vos compétences en lisant votre livre La politique vue du haut de mes 12 ans.
Qui plus est, je souscris d'emblée à votre opinion sur la prétendue égalité entre les hommes et les femmes. Tout comme vous, je soutiens que nous avons encore bien du travail à faire et que ce sujet concerne autant un sexe que l'autre.
Permettez-moi, cependant, de vous adresser une remarque, une seule, qui concerne précisément le français. Je crois qu'elle vous sera profitable, comme à beaucoup de nos contemporains. C'est que le mot « genre », pour désigner les sexes, est un anglicisme, un calque inapproprié du mot anglais gender. C'est vraiment le mot « sexe » qui distingue biologiquement les femmes et les hommes en français.
Quant au mot « genre », c'est surtout un terme de grammaire ; il exprime la nature féminine ou masculine d'un mot. On l'emploie aussi pour les espèces qui ont des caractéristiques communes, comme dans le genre humain, ou pour désigner une sorte de choses : ce genre de chemise me va-t-il ? 
Il y a bien le mot « transgenre » qui nous est passé sous le nez à la faveur de notre insouciance... ou de notre complaisance, mais ce n'est certes pas un exemple à imiter. À côté, il y a le mot « transsexuel », nettement plus acceptable, mais qui a un sens différent. Le mot « transidentité », conforme au modèle de dérivation français, fait aussi son chemin lentement ; espérons qu'il finira par s'imposer.
Clément Martel
Chicoutimi