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Pourquoi la pandémie fait-elle si peur?

Carrefour des lecteurs
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Le Quotidien
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OPINION / La présente pandémie envahit la psyché humaine à un premier niveau. En plus de faire ressurgir l’angoisse de la mort d’une façon incomparable, et ce, à un niveau mondial, tel que je le démontrerai en deuxième partie, la présente pandémie touche l’essence même de ce qui constitue l’existence humaine, soit la coexistence, voire l’être avec autrui.

Par Magella Potvin Ph. D. philosophe, théologien et psychologue

L’être humain n’est pas une chose dans un monde de choses, en ce sens que la détermination de l’humain est constitutive ; ce sont ses relations à autrui qui le font être en tant qu’être humain. Rappelons-nous Martin Heidegger, le problème de l’humain, c’est d’avoir à être. Pour une certaine catégorie de personnes, non nécessairement sujettes à l’angoisse de mort, les frustrations occasionnées par la présente situation, soit le fait d’être empêché d’avoir à être avec autrui, sont très déstabilisantes.

Ces frustrations exacerbent le seuil de tolérance de ces personnes de différentes façons. Pensons ici à toutes celles qui n’ont pas pu accompagner un proche lors de son décès, celles qui sont empêchées de voir leurs enfants, petits-enfants et amis, celles dont les opérations sont retardées, celles qui sont seules et les personnes démunies privées de ce qui leur était auparavant très signifiant, peu importe l’activité, tous les travailleurs et employeurs contraints de se soumettre à nombre de procédures déshumanisantes ainsi que tous ces enfants dont la spontanéité naturelle est freinée, et cela, à un moment critique de leur développement.

Nous sommes déjà témoins de problématiques physiques et psychologiques conséquentes à ce niveau d’exacerbation de ces différentes frustrations en tant que stress, un stress au départ aigu, ponctuel, qui tend malheureusement à se chroniciser. Il importe de se rappeler que face à un stress aigu, la lutte ou la fuite demeure possible. En ce sens, nous avons été témoins de mouvements de protestations et de violence, même, tant individuellement que collectivement. Cependant, face à un stress chronique, ces deux options, la lutte ou la fuite, s’avèrent non opérationnelles, de là de graves répercussions sur la santé à prévoir, et cela, tant sur le plan psychologique que physique. Le stress chronique est insidieux, il crée une immunodéficience, soit un affaiblissement du système immunitaire, dès lors des problèmes de santé qui étaient au départ fonctionnels, voire hormonaux, se transforment, avec le temps et l’incapacité de s’en sortir, en problèmes lésionnels, soit en névroses d’organes comme le cancer. L’existence est par nature coexistence et c’est cette coexistence qui est gravement menacée par cette pandémie pour cette deuxième catégorie de personnes. Comme la coexistence est l’essence même de l’existence, elle nous fait être humain, c’est dès lors l’existence même qui se voit menacée.

À un deuxième niveau, pour ceux que la psychologie des profondeurs intéresse, il m’apparaît important d’apporter une clarification sur cette question de l’angoisse existentielle ou angoisse de mort. Selon ma compréhension, l’angoisse de mort vécue par les cent milliards d’humains qui nous ont précédés sur cette Terre, auxquels s’ajoutent ceux des huit milliards vivant actuellement, est omniprésente. Posons comme principe de base irréfutable qu’en ce qui concerne tous les êtres disparus, cette angoisse perdure du fait que les électrons des atomes de carbone de leurs corps restant après la mort de celui-ci demeurent. Ces électrons sont les connaisseurs élémentaires de l’univers à l’origine de tout ce qui a existé et qui existera, ils sont éternels, bref une soupe cosmique pour laquelle on ne peut ni enlever ni ajouter quoi que ce soit. Plus encore, ces électrons sont la Conscience du savoir et de l’intelligence cosmique, l’Esprit de la matière. Tout ce qui a existé se transforme, un gramme de matière ne peut pas engendrer un gramme de néant, l’inverse étant tout aussi vrai.

La psychologie parle de l’angoisse de mort comme « d’une peur sans objet » qui envahit et qui « vient de nulle part ». Est-ce que le « nulle part » et le « sans objet », donc le néant, peuvent susciter l’angoisse ? Aucunement. L’angoisse de mort n’est pas immatérielle, encore moins qu’elle tirerait son origine du néant. Elle existe comme constituante de l’Esprit de la matière, à travers ces électrons qui perdurent depuis des milliards d’années. L’angoisse de mort fait partie de la Conscience de l’univers, de l’Âme de l’univers. Or, l’Âme de l’univers, c’est aussi l’Inconscient collectif de Jung. Jung, par son accointance avec la philosophie orientale, aurait intuitionné ce que la physique quantique n’aurait pu confirmer à l’époque parce qu’elle n’existait tout simplement pas; seule prévalait la physique classique. L’Inconscient collectif de Jung rassemble des dépôts permanents de l’espace mental, d’expériences humaines continuellement répétées au cours des générations.

Permettez-moi de vous rappeler la loi de néguentropie décroissante : contrairement à la matière qui évolue vers la mort par perte d’énergie, l’Esprit s’accroît avec le temps écoulé, bref les électrons deviennent de plus en plus « intelligents ». Cet Esprit, c’est le souffle vital dont parle la théologie et l’Être suprême de la Bhagavad Gita dont fait partie l’Inconscient collectif de Jung.

Ces diverses variétés d’expériences, dont parle Jung, sont regroupées sous forme d’archétypes. Un archétype est une « image » primordiale renfermant un thème universel structurant, la psyché inconsciente. Un thème fondateur des cultures humaines correspondant à des modèles élémentaires du comportement humain orientant dès lors ce dernier vers son évolution; selon Jung, vers son individuation. Ainsi, la conscience humaine est conditionnée par l’ensemble des archétypes constitutifs de l’Inconscient collectif, de l’Âme de l’univers; ils sont le support de la psyché humaine individuelle.

Je pense, dans cette perspective, que l’angoisse de mort doit être considérée comme un archétype et ajoutée aux découvertes de Jung. Ce faisant, ceci m’amène à penser que la panique face à l’actuelle pandémie tient au fait que cet archétype qu’est l’angoisse de mort envahit la psyché humaine comme jamais auparavant. Pourquoi, demandera-t-on ? Parce que la menace accordée au virus qui en est la cause, à tort ou à raison, là n’est pas l’objet de notre propos, rend possible ici maintenant la mort pour chacun d’entre nous. Or, très peu d’humains ont à ce jour intégré la question de leur propre mort. Depuis des millénaires, cette angoisse reliée à la mort a été esquivée grâce aux subterfuges soporifiques des diverses religions.

Or, en ce début de deuxième millénaire, ces subterfuges ont été remplacés par des sublimations et des compensations cautionnées par un consumérisme tout aussi irrationnel qu’illusoire. Le problème est que la présente pandémie freine de façon radicale ce consumérisme et, de façon plus spécifique, celui des besoins non essentiels, voire ces sublimations et compensations. En conséquence, ce mécanisme de défense est rendu inopérant. Dès lors, l’angoisse de mort reprend ses droits et envahit comme jamais la psyché humaine de ceux n’étant pas encore parvenus à « être d’avance avec ce qui est », peu importe ce qui est, y compris sa propre mort.

L’intégration de cette mort qui nous est indépassable passe par un néologisme qu’il me faut inventer, soit la cosmocratie, le fait de comprendre et d’intégrer qu’avec notre naissance l’Être suprême, voire l’Âme de l’univers, nous a dotés d’un corps afin de se manifester pour quelques décennies... le temps que nous arrivions à être le plus digne représentant de l’Être suprême, ce qui semble assez ardu pour une grande majorité de notre monde. La mort est une aberration en ce sens que nous avons toujours existé et existerons toujours, peu importe la forme que cette existence prendra. Il s’agit d’abandonner notre vision anthropocentrique de l’univers afin de passer à une vision cosmocentrique, mais le chemin pour y accéder n’est pas facile, je le reconnais.