Pas la Côte-Nord, mais Arianne Phosphate

OPINION / Des acteurs socioéconomiques de la Côte-Nord proposent la construction d’un tout nouveau lien ferroviaire entre Dolbeau-Mistassini et Baie-Comeau comme outil de développement de leur région et du Québec.

Selon eux, le projet QcRail améliorerait la fluidité du transport des marchandises entre le Canada et les marchés internationaux, entraînant ainsi des bénéfices économiques significatifs. Il va sans dire que des entreprises du Saguenay–Lac-Saint-Jean seraient mobilisées pour travailler à ce projet, tout comme elles le sont ailleurs dans le nord.

Dans l’édition du 31 août, l’éditorialiste du Quotidien, Marc St-Hilaire, invite les acteurs socioéconomiques du Saguenay-Lac-Saint-Jean à appuyer aveuglément l’administration portuaire de Saguenay dans son opposition à ce projet nord-côtier, sous prétexte qu’il nuirait aux velléités de développement du terminal de Grande-Anse. Je cite l’éditorialiste : « Car, si elle se concrétise, la voie ferrée vers la Côte-Nord (…) deviendra une option concurrentielle pour le port en eau profonde de Grande-Anse, à Saguenay. Des entreprises telles Arianne Phosphate et autres minières qui exploitent le Nord québécois pourraient alors être tentées par Baie-Comeau, qui offre un accès direct au Saint-Laurent. »

L’exemple de la minière est bien mal choisi, car le projet d’Arianne Phosphate, s’il venait un jour à se concrétiser, n’utiliserait pas le terminal de Grande-Anse pour exporter son apatite. En effet, Arianne Phosphate exige plutôt la construction d’un troisième port situé sur la rive nord du Saguenay, dans un environnement vierge de tout développement industriel et situé à un jet de pierre tant du parc marin du fjord… de Grande-Anse. L’entreprise a décrété que le terminal de Grande-Anse n’était pas localisé au bon endroit pour répondre à ses besoins. Rappelons que la construction d’un troisième port industriel dans le fjord du Saguenay exigera le dynamitage d’une montagne située sur ses rives, puis le dépôt de la roche dynamitée dans la rivière Saguenay. L’immense cicatrice ainsi créée sera visible à des kilomètres à la ronde et pour les siècles à venir. Et toute cette destruction de notre joyau identitaire qu’est le fjord pour ne desservir qu’un seul client, qui rechigne à utiliser une infrastructure déjà payée par les contribuables, en demandant de nouveaux efforts (chiffrés actuellement à plus de 260 millions de dollars) à ces mêmes contribuables, pour un contrat de seulement 26 ans, puisqu’aucun autre projet minier de grande envergure n’est identifié pour l’instant, alors que le port de Grande-Anse n’est actuellement utilisé qu’à 20% de sa capacité. Qui tourne le dos à Grande-Anse?

Le tracé prévu par QcRail passe à quelques dizaines de kilomètres au sud de la mine du Lac à Paul. Sa réalisation permettrait à Arianne Phosphate d’utiliser le rail plutôt que le camionnage pour faire transiter son apatite vers un port déjà existant. Dans le monde minier, il est de notoriété technique que le rail est de loin préférable au camionnage lorsque de grands volumes de produits (3 millions de tonnes par année pour Arianne Phosphate) doivent être transportés sur de grandes distances. Et c’est d’autant plus vrai dans un environnement aussi difficile que celui des monts Valin.

QcRail offrirait cette opportunité à la minière, améliorant ainsi ses chances de succès. Mais encore ici, refus d’Arianne Phosphate, qui tient à faire rouler des camions en continu sur une route de terre, aux dépends de sa productivité, mais également de l’environnement physique et sonore ambiant.

D’autre part, et de façon involontaire probablement, l’éditorialiste confirme que l’action de groupes de citoyens comme la Coalition Fjord porte fruit. Nous le citons de nouveau : « Dans le contexte où de plus en plus de voix s’élèvent en faveur de la protection du fjord et des espèces aquatiques qui le peuplent, notamment le béluga, Port de Saguenay avait besoin de tout sauf d’un rival de cette importance. » Ce sont les mots « de plus en plus de voix » qu’il importe de lire ici. Selon lui, la tendance populaire favorise ceux qui pensent que l’avenir du fjord du Saguenay ne réside pas dans l’autoroute à bateaux à multiples terminaux désirée par certains décideurs comme Port Saguenay, Arianne Phosphate… et l’éditorialiste en question. Au passage, il justifie la pertinence du lien ferroviaire en qualifiant le projet de QcRail de rival d’importance.

Tout ceci pour confirmer, s’il fallait encore le faire, la déconnexion de certains porte-voix économiques de l’opinion publique régionale et de la réalité écologique. Il est dommage que cet éditorial cherche à opposer deux régions qui, de façon tout à fait légitime, cherchent à se développer économiquement. Pourtant, nous ne devrions pas être surpris. Rappelons-nous le tollé qu’avait suscité, auprès d’une certaine élite régionale, la proposition citoyenne de transporter l’apatite d’Arianne Phosphate vers la Côte-Nord (Forestville) plutôt que vers le fjord. Trahison, ont crié certains, avant même le dépôt d’une analyse comparative des deux options.

Ici encore l’histoire se répète. On voudrait que le Saguenay–Lac-Saint-Jean monte aux barricades contre un projet de la Côte-Nord avant même de posséder toutes les informations pour soupeser les mérites de chacune des options. Que de chauvinisme! Mais seulement de façade, puisque quand vient le temps de défendre le fjord bec et ongles, lui qui est plus que tout autre un atout régional, comme l’a mentionné l’industrie touristique d’ici en s’inquiétant de l’impact des grands projets, on entend les criquets. Ajoutez à cela l’opposition viscérale de certains acteurs régionaux au pont à Tadoussac et la Côte-Nord aurait toutes les raisons de nous haïr. Pourtant plusieurs entreprises de chez nous ont participé et participent toujours à la réalisation de grands projets nord-côtiers, notamment le complexe hydro-électrique de La Romaine, l’amélioration de la route 138 ou le développement des mines. Des ententes de collaboration ne sont-elles pas toujours préférables à des déclarations de guerre, surtout lorsqu’à la clé on pourrait mieux protéger l’environnement et éviter de défigurer notre fjord, tout en tirant notre épingle du jeu sur le plan des emplois? C’est à croire que les promoteurs de QcRail ont plus à coeur le fjord que les intérêts hors-Québec derrière Arianne Phosphate…

Daniel Lord

Professeur de biologie à la retraite

Au nom des Collectifs de l’Anse-à-Pelletier et de la Batture