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Non merci à une liste de livres!

Carrefour des lecteurs
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Le Quotidien
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OPINION / Les jeunes caquistes ont récemment proposé qu’un groupe d’experts crée une liste de livres québécois incontournables à lire dans les écoles primaires et secondaires. L’aile jeunesse déplore que les finissants du secondaire ne soient pas tous sevrés à partir des mêmes classiques. Elle voit aussi dans cette idée une façon de rassembler les jeunes Québécois autour d’une culture commune. Bien qu’il soit souhaitable de mettre en valeur notre littérature à l’école, voici pourquoi une telle proposition de répertoire n’a pas lieu d’être du point de vue des pratiques éducatives.

Par Stéphane Allaire, professeur en pratiques éducatives, et Pascale Thériault, professeure en apprentissage de la lecture et de l’écriture, département des sciences de l’éducation, Université du Québec à Chicoutimi

Les jeunes caquistes redoutent que les Netflix de ce monde entraînent une hégémonie culturelle étatsunienne. Bien que la crainte soit légitime, la proposition qui en découle est révélatrice d’un préjugé important, sinon d’un manque de considération à l’égard des enseignants. Elle donne à croire que ces derniers gavent les élèves de blockbusters ou d’autres légèretés de cet ordre. Or, sait-on qu’une des compétences fondatrices de la profession enseignante réside dans le développement d’un rôle de passeur culturel ? Celui-ci s’amorce dès la formation universitaire et s’enrichit tout au long de la carrière. Plusieurs enseignants sont donc aptes à faire des choix éclairés permettant de mettre en valeur le patrimoine culturel québécois sous diverses formes.

La proposition va aussi à l’encontre de la Loi sur l’instruction publique, qui garantit aux enseignants la pleine autonomie dans leurs choix pédagogiques. Loin d’être un caprice légal, cette liberté est nécessaire pour contribuer pleinement aux apprentissages des élèves. C’est que l’atteinte de ces acquis dépend de facteurs bien plus cruciaux qu’une liste de livres mise sur un piédestal par un comité externe.

Les goûts personnels des enseignants entrent en jeu. Comme n’importe quel lecteur, ils ont des préférences, lesquelles influencent la façon de présenter une oeuvre aux élèves et, par conséquent, de les y intéresser. Un répertoire imposé risquerait de menotter les pédagogues.

Ensuite, la prise en compte des caractéristiques et intérêts des élèves ainsi que de la dynamique de groupe sont au coeur du développement du plaisir de lire. Les enseignants sont les mieux placés pour les considérer puisqu’ils côtoient les jeunes au quotidien. Il est de leur responsabilité d’effectuer des choix judicieux qui amènent progressivement les élèves à varier leurs intérêts, voire à lire des oeuvres qui leur étaient rébarbatives a priori.

Parmi d’autres facteurs, mentionnons que les orientations du Programme de formation de l’école québécoise sont également à considérer. Celui-ci renferme le socle commun des savoirs homologués socialement. On comprend mal en vertu de quoi un groupe d’experts viendrait y interférer.

Les enseignants tiennent aussi compte de circonstances contextuelles. Par exemple, la sortie d’un film peut offrir une occasion particulièrement pertinente pour comparer sa trame à l’histoire du livre d’origine.

Par ailleurs, des listes facultatives existent déjà et certaines d’entre elles sont alimentées par des enseignants et des conseillers pédagogiques. Plus encore, dans des écoles et des communautés d’enseignants en ligne, on échange des suggestions d’oeuvres qui ont été bien accueillies par les élèves. On discute aussi de pistes d’exploitation pédagogique. Une telle collaboration illustre bien que les enseignants sont aptes à organiser leur développement professionnel et qu’ils n’ont donc pas besoin d’une entité extérieure pour leur dire quoi choisir.

Il y aurait encore beaucoup à dire à propos de l’idée évoquée ces derniers jours, notamment sur le paradoxe entre la richesse de la littérature et le souhait d’en standardiser une partie.

En terminant, dans un contexte de pandémie hors du commun qui a mis en relief les défaillances de notre système d’éducation, il est pour le moins étonnant qu’une proposition phare des caquistes en herbe réside dans la création d’une liste d’oeuvres. Nous profitons néanmoins d’une rare occasion de discussion sur la littérature pour suggérer que sa mise en valeur dans les écoles repose plutôt sur des bibliothèques scolaires bien garnies.