Non, je ne suis pas rassuré!

OPINION / L’auteur, Sylvain Maltais, est président du Syndicat des travailleurs de l’aluminium d’Alma, Section locale 9490 du Syndicat des Métallos.

La vice-première ministre Chrystia Freeland a lancé cette semaine un message qui se voulait rassurant pour la population québécoise quant au nouvel accord de libre-échange. On y minimise les risques pour nos emplois et la vitalité de nos régions plutôt que de s’attaquer au problème. Non, je ne suis pas du tout rassuré.

L’auteur, Sylvain Maltais, est président du Syndicat des travailleurs de l’aluminium d’Alma, Section locale 9490 du Syndicat des Métallos

J’ai senti qu’on voulait brouiller les cartes, qu’on mélangeait volontairement les informations pour écarter du revers de la main les critiques des travailleurs et travailleuses du secteur de l’aluminium. Je suis déçu. Mme Freeland est une politicienne brillante, qui comprend bien la portée de ses gestes. Plutôt que de nous rassurer, cet exercice d’autojustification nous inquiète.

Dans une lettre ouverte intitulée Le Canada sur la voie de la stabilité, Mme Freeland fait valoir que l’ACÉUM contient une « nouvelle disposition selon laquelle 70 % de l’aluminium devra provenir de l’Amérique du Nord », ajoutant que cela « amènera les constructeurs automobiles à acheter plus d’aluminium d’ici ». Rien n’est plus faux.

Elle omet de dire que l’aluminium utilisé pour faire les pièces ne devra pas obligatoirement venir de l’Amérique du Nord. C’est 70 % des pièces qui devront en provenir. La nuance est énorme ! Ainsi le Mexique pourra fondre de l’aluminium primaire ou recyclé provenant de n’importe où dans le monde et prétendre que la pièce d’automobile est conforme aux exigences du traité de libre-échange. Le traité lui en donne pleinement le droit.

Lorsqu’un flou subsiste sur ce genre de dispositions, il y a une marge de manœuvre pour l’interprétation. En incluant une clause pour l’acier exigeant qu’il soit fondu et coulé sur le territoire nord-américain pour qu’une pièce en acier soit considérée comme étant de fabrication nord-américaine, le flou est dissipé. Le refus d’introduire une telle précision pour l’aluminium donne carte blanche à l’importation d’aluminium étranger dans la zone de libre-échange. Le bar est ouvert.

Je ne suis d’ailleurs pas le seul à soulever l’inexactitude des affirmations du gouvernement. Samedi dernier, le Bureau d’enquête de Québecor a qualifié de douteuse une déclaration de Pablo Rodriguez, qui disait essentiellement la même chose que la vice-première ministre. Ce n’est pas parce qu’on répète une affirmation erronée qu’elle devient une vérité.

J’osais croire que le gouvernement, conscient des faiblesses de l’accord, tenterait de corriger le tir, de soutenir le secteur de l’aluminium du Québec et du Canada. D’autant plus que 1,3 milliard $ avait été prélevé en contre-tarif en 2018 et 2019 lors de la guerre commerciale avec les États-Unis au sujet de l’aluminium et de l’acier. Ces sommes ne sont jamais revenues à l’industrie de l’aluminium…

Dans une analyse réalisée par le Groupe Performance stratégique, à partir de modèles économiques construits avec des données publiques officielles, on sait maintenant que l’incertitude sur le marché nord-américain de l’aluminium a de graves conséquences sur l’économie du Québec. Six projets de construction ou d’expansion sont en péril, ce qui représente un manque à gagner en investissement de 6,242 milliards $ et 1190 emplois directs lors de la phase d’opération. Sur une base récurrente, ce qui est en jeu, c’est un milliard par an dans l’économie québécoise.

J’ose espérer que la vice-première ministre et son gouvernement vont prendre leurs responsabilités, relever leurs manches pour assurer l’avenir de l’aluminium au Québec et plus particulièrement dans notre région. Ce n’est pas en niant les conséquences de l’accord que le problème va disparaître. On a beau jouer sur les mots, les travailleurs du secteur de l’aluminium voient clair et demandent mieux du gouvernement.