Marc-André Bédard le patriote

OPINION / J’ai assisté vendredi à l’hommage, plutôt tardif, mais très mérité, envers Marc-André Bédard comme patriote 2018. Une soirée impressionnante. Quelques centaines de personnes, la présence prestigieuse de Lucien Bouchard, Pauline Marois, Alexandre Cloutier, et plusieurs complices politiques des gouvernements René Lévesque et Jacques Parizeau. Des discours relevés, de l’humour intelligent, de l’éloquence, particulièrement de Pauline Marois et de Lucien Bouchard.

Mais une soirée qui nous replonge tout de même dans l’Histoire, celle qui à la fois magnifie et pèse sur le présent. À défaut de prédire sans conviction une victoire électorale du Parti québécois à l’automne ou l’accession prochaine à la souveraineté, on ravive l’idéal et on réanime cette noble cause en rappelant les faits d’armes et la contribution des leaders comme Lévesque et Parizeau, notamment on évoquant les deux référendums de 1980 et 1995.

Lucien Bouchard a livré un discours à la hauteur de son immense talent de tribun, maniant l’art oratoire comme aucun autre. Un personnage charismatique et fascinant dont le parcours est dramatiquement lié à l’histoire moderne du Québec.

Il a quitté la politique, est retourné à la pratique du droit. En fait, même en politique, il a toujours représenté et demeure l’archétype de l’Avocat.

En 1995, les premières semaines de la campagne référendaire avaient rassuré les stratèges politiques fédéraux, particulièrement les anglophones du cabinet Chrétien. Option Canada, grassement financé en sous main par le gouvernement, avait déployé ses armes de conviction massive dans les réseaux d’influence de l’opinion publique québécoise. Les sondages indiquaient que la stratégie donnait les résultats escomptés. Jusqu’à ce que Parizeau, dans un geste d’humilité lucide, sonne l’arrivée du bouillant Lucien Bouchard. L’Avocat du Québec. Il avait été l’Avocat du gouvernement dans des négociations périlleuses avec la fonction publique, il était devenu l’Avocat de son ami Mulroney dans la cause de réintégration du Québec dans le giron canadien dans l’honneur et l’enthousiasme, il avait démissionné comme Avocat de la position conservatrice après la cause perdue de Meech, pour ensuite devenir, avec la complicité équivoque de Robert Bourassa, procureur en chef du Bloc québécois à Ottawa. Il devint dans le dernier droit l’Avocat de la souveraineté du Québec.

Le référendum de 1995. Comme au hockey, la joute avait été serrée, apparemment les forces étaient à peu près égales avec un mince écart comme un fil entre le gagnant et le perdant. Mais en politique, ce qui apparaît simple et clair cache souvent la complexité. Dans les deux camps, on savait que les francophones avaient voté oui dans une proportion de 60% et que les communautés anglophones et ethniques avaient massivement, mais sans surprise voté pour le non. Soutenir que le Québec était coupé en deux était une interprétation superficielle et équivoque.

Jean Chrétien, affaibli à Ottawa, prône la réconciliation. En face, Jacques Parizeau, ne saisit pas l’opportunité. Malgré les conseils de modération de son conseiller Jean-François Lisée, il appelle d’abord à « se retrousser les manches et continuer », mais ne peut retenir sa colère et son amertume. Il improvise : « C’est vrai qu’on a été battu. Par quoi ? Par l’argent et le vote ethnique. Essentiellement ». La réprobation est forte et générale.

Il tente le lendemain d’atténuer la portée de l’expression « vote ethnique ». Mais le mal est fait. Par sa déclaration tranchante, Parizeau bloque tout le potentiel de transfert du poids politique des 60% de francophones qui ont voté oui en rapport de force devant un gouvernement fédéral déstabilisé.

Du coup, la faille mince se transforme en blessure profonde à l’âme identitaire, souillée par le péché de la xénophobie. La responsabilité n’est plus imputable aux centaines de milliers de francophones « de souche » qu’il faut convaincre parce qu’ils ont voté non. Pourtant, un pour cent de plus nous aurait donné un pays. C’est la faute à l’envahisseur, qu’il soit anglais à Ottawa ou qu’il prenne la forme de l’immigrant d’une autre culture. Le peuple, hébété, mais accommodant comme d’habitude, s’installe rapidement dans cet état de déni caractéristique des traumatismes psychiques, retournant à sa survie quotidienne, la gueule paralysée par la langue de bois, comme un lendemain de brosse collective.

Très vite, on se tourne vers l’Avocat Bouchard comme timonier, premier ministre, pour guider le peuple. Il l’entraînera dans une autre traversée du désert, cette opération janséniste qui prend la forme cette fois de l’austérité budgétaire, de la lutte au déficit zéro. On connaît maintenant la recette.

Depuis lors, le rêve s’est transformé en « champs de ruines », la réalité est amère. Selon la version officielle, en ces temps de mondialisation et d’instabilité générale, le peuple n’a plus la ferveur, le peuple veut que ses élites s’occupent de ses affaires, la santé, l’économie, les finances de l’état.

Mais c’est sans compter, je le crois profondément, sur le miracle de la renaissance qui s’incarne toujours dans l’énergie de la jeunesse. Aux plus vieux, aux anciens, de leur transmettre la flamme, comme concluait avec toute sa conviction Marc-André Bédard vendredi soir. Bravo Marc-André.

Laval Gagnon

Chicoutimi