Manquons-nous d’ambition?

OPINION / Alors que le réseau collégial public célébrait ses 50 ans d’existence l’an dernier, j’ai eu l’occasion de rappeler sur de nombreuses tribunes les progrès que nous avons accomplis comme société depuis la mise en œuvre du rapport Parent, la création du ministère de l’Éducation, celle des cégeps, bien sûr, et celle du réseau de l’Université du Québec, entre autres. En matière de scolarisation, le Québec, qui faisait encore piètre figure au milieu des années 60, s’est redressé de manière spectaculaire.

Ces avancées ont été évoquées lors du décès cet été de M. Paul Gérin-Lajoie. Tous les hommages rendus à cette occasion reflétaient la détermination et la vision avec lesquelles le Québec s’était mobilisé pour gagner sa place aux côtés des sociétés les plus évoluées.

Malheureusement, aujourd’hui, alors que nous disposons de tous les atouts pour nous classer parmi les grands et relever avec brio les défis de l’avenir, nous pensons petit. Bien loin de moi l’idée de minimiser le rôle essentiel de l’éducation offerte aux niveaux primaire et secondaire, ou encore la contribution des personnes compétentes, passionnées et dévouées qui y travaillent, mais force est de constater que, dans le débat public comme dans le discours politique, il n’y en a que pour l’enseignement donné aux plus jeunes. Comme si nous avions collectivement écarté l’enseignement supérieur de nos préoccupations. Comme s’il nous suffisait de conduire le plus grand nombre possible de jeunes jusqu’au diplôme de cinquième secondaire, soit jusqu’aux limites de ce que prévoit la loi en rendant l’école obligatoire jusqu’à 16 ans. Comme si le fait de détenir un diplôme d’études secondaires était notre seule ambition collective.

Si l’on postule qu’une campagne électorale vise à séduire les électeurs en faisant vibrer leurs cordes sensibles, il faut en conclure que les Québécois sont au mieux indifférents face à l’enseignement supérieur ou au pire, méfiants face au savoir et au dépassement intellectuel, puisque les plateformes et les sorties publiques des partis politiques n’abordent que peu ou pas du tout ce qui constitue la mission des cégeps et des universités. Comme si ces questions ne comportaient aucune possible résonnance auprès des électeurs.

Pourtant, pendant ce temps, le monde du travail ne cesse de réclamer, des cégeps notamment, qu’ils forment davantage de main-d’œuvre qualifiée, jugeant la situation critique dans plusieurs secteurs économiques. Ce qui est de plus en plus exigé, c’est une qualification obtenue à l’enseignement supérieur. Selon Emploi-Québec, 81 % des 90 200 emplois créés en 2017 étaient hautement qualifiés, donc demandaient au moins une formation collégiale.

Nous vivons au 21e siècle, nous entamons une quatrième révolution industrielle, nous sommes en plein virage numérique, notre métropole devient rapidement une plaque tournante en matière d’intelligence artificielle. Nos sociétés sont de plus en plus complexes sur le plan économique, social et culturel, les frontières éclatent, l’économie est mondiale.

Souhaitons-nous vraiment que les Québécois, qui avaient de si grandes ambitions en émergeant de la grande noirceur et en ont réalisé plusieurs, redeviennent un peuple de porteurs d’eau comme le disait Félix Leclerc ? Voulons-nous prendre ce risque qui nous guette alors que d’autres sociétés se dépassent à cet égard et nous rattrapent ?

Il faut de toute évidence répondre par la négative à ces questions. Alors, à quand une stratégie nationale en enseignement supérieur basée sur un engagement collectif ?

Bernard Tremblay

Président-directeur général

Fédération des cégeps