Lutte à la pauvreté ou lutte aux pauvres?

OPINION / Le questionnement d’un ami sur Facebook au sujet du nouveau plan d’action gouvernemental pour l’inclusion économique et la participation sociale 2017-2023 m’aura donné l’idée de rédiger cette critique et cette réflexion. 

J’ai eu la chance d’intervenir par le passé sur les enjeux liés à la lutte aux inégalités et à la pauvreté, un sujet que je suis de près depuis maintenant plus de vingt ans.

Je dois dire que je suis plus déçu que rassuré par les nouvelles orientations gouvernementales annoncées au cours des derniers jours. 

Aucune surprise sur le fond : malgré certaines bonifications bienvenues pour les personnes qui sont inaptes au travail – des majorations de la prestation plus que bienvenues, même si elles sont insuffisantes pour sortir les gens de la précarité économique, et qui se déploieront sur les cinq prochaines années, alors que les besoins, eux, sont criants – le gouvernement Couillard perpétue les préjugés des gouvernements libéraux et péquistes qui l’ont précédé. 

Il s’entête à maintenir un apartheid entre ceux qu’on peut considérer des « bons pauvres », soit celles et ceux qui, en raison de contraintes de santé, ne peuvent occuper un travail, et entre ceux et celles qui portent le poids de leurs conditions presque uniquement sur leurs épaules, et qu’on considère comme des « mauvais pauvres » : celles et ceux qui sont considérés comme étant aptes au travail. Ceux-là devront subir la répression de l’État s’ils et elles ne participent pas aux mesures imposées.

L’idée d’inciter les personnes aptes au travail à effectuer des démarches en prévision d’un retour sur le marché du travail est séduisante. Encore plus dans le contexte où certains secteurs économiques souffrent d’une pénurie de main-d’œuvre. Mais prétendre que la simple adéquation entre cette pénurie de main-d’œuvre et les mesures pour forcer les personnes aptes au travail à se trouver un emploi sera à elle seule la solution pour deux problématiques fondamentales, cela relève de la pensée magique. 

Une pensée magique qui risque de plonger des centaines de prestataires dans une précarité encore plus grande; rappelons que l’affreux projet de loi 70 adopté cette année permet au gouvernement d’amputer jusqu’à 399 $ une prestation de 628 $ par mois qui ne suffit déjà pas à couvrir les besoins de base des personnes prestataires, si elles ne participent pas à un parcours flou et mal défini qui doit les mener vers le marché du travail. Faute de carotte, c’est le bâton de baseball qu’a choisi le gouvernement pour faire avancer ces gens vers on ne sait trop où. Les assommer de précarité, couper leur maigre pitance, voici une bien drôle de manière de les encourager à participer…

Cette pensée magique fait fi des réalités vécues par ces personnes souvent éloignées du marché du travail depuis des dizaines d’années, qui sont passées par une gamme de mesures sans lendemain imposées depuis 20 ans par Emploi-Québec sans succès; on ne leur offre en fait aucune mesure de formation ou de soutien durable et adaptée à leurs besoins. Trois milliards sur cinq ans, cela peut paraître beaucoup, mais c’est nettement insuffisant pour parvenir aux objectifs du gouvernement sans mettre en péril les conditions de vie de ces personnes exclues du marché du travail. On n’a rien de mieux que de leur offrir le cercle vicieux « mesures d’employabilité – chômage – aide sociale » encore et encore…

Je tiens à rappeler que le Québec est signataire du Pacte international sur les droits économiques, sociaux et culturels (PIDESC) qui, entre autres choses, prévoit que « les États parties au Présent Pacte reconnaissent le droit de toute personne à un niveau de vie suffisant pour elle-même et sa famille, y compris une nourriture, un vêtement et un logement suffisant, ainsi qu’à une amélioration constante de ses conditions d’existence. » 

Cet engagement est renouvelé dans la Charte québécoise des droits et libertés de la personne à l’article 45. Or, depuis l’application des mesures néolibérales en employabilité dans le milieu des années 90, ces engagements n’ont cessé de reculer, d’être bafoués. 

Malheureusement, le gouvernement a choisi de perpétuer les préjugés envers les personnes appauvries qui sont aptes au travail, et de leur faire payer la responsabilité individuelle de leur état et de leur statut. Ce n’est pas une avancée sociale qu’a présentée Philippe Couillard dans ce plan d’action, mais la triste continuité de l’inaction de nos gouvernements qui refusent encore et toujours de légiférer pour réduire les inégalités et pour combattre la pauvreté. Cette pauvreté qui est avant tout causée et perpétuée par leurs mauvais choix politiques.

Éric Dubois

La Baie