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L’UQAC au service d’une chambre de commerce?

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Le Quotidien
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OPINION / Une nouvelle ayant reçu très peu d’attention nous apprend que l’Université du Québec à Chicoutimi devient «ambassadrice du développement économique de la Chambre de commerce et d’industrie Saguenay-Le Fjord».

Par Michel Roche, professeur de science politique à l’Université du Québec à Chicoutimi

Le site Internet de la CCISF explique de façon limpide en quoi consiste le rôle d’ambassadeur du développement économique : «Les membres Ambassadeurs de la Chambre de commerce et d’industrie Saguenay-Le Fjord agissent à titre de partenaires en contribuant activement au rayonnement de notre organisation tout en appuyant de façon exceptionnelle les actions de leur Chambre de commerce. Afin d’optimiser les prises de position de la CCISF, les membres Ambassadeurs font partie des comités sectoriels formés de gens de divers secteurs d’activités, dont les représentants de ces derniers sont contactés lorsqu’une réaction, en lien avec l’actualité, est nécessaire.»

J’ignore qui, au sein de notre institution, se trouve à l’origine d’une décision aussi saugrenue. Associer ainsi une université à un lobby voué à la promotion d’intérêts commerciaux qu’on ne saurait confondre avec le bien commun constitue un sommet de vulgarité. Il n’existe aucune raison valable de mettre le prestige intellectuel et scientifique de l’UQAC au service de tel ou tel groupe d’intérêt, qu’il soit patronal, syndical, environnemental ou autre. La Chambre de commerce et d’industrie Saguenay-Le Fjord n’est pas plus neutre sur les plans politique, économique, idéologique ou culturel que le Conseil du patronat du Québec, la Confédération des syndicats nationaux ou l’Ordre équestre du Saint-Sépulcre de Jérusalem.

La CCISF a pris position sur divers enjeux. On peut penser au projet GNL, appuyé par ce groupe d’intérêt, comme à bien d’autres, tout aussi discutables et qui ont fait l’objet de débats. Comme «ambassadrice au développement économique», l’UQAC, volontairement ou non, s’y trouve ainsi associée. Elle devient instrumentalisée à des fins corporatives. Les professeurs d’université se prononcent fréquemment sur maints sujets, mais sur une base individuelle, syndicale (et donc comme groupe de pression) ou collectivement comme groupe de recherche.

Dans certains cas, il s’agit d’opinions fondées sur des valeurs humanistes ou autres qui témoignent des divisions sociopolitiques profondes de notre société (exemples : la laïcité, la question nationale, le conflit israélo-palestinien, les dépenses militaires). Dans d’autres, c’est à partir de recherches appliquant les critères de la science. Mais même dans ces cas, les analyses demeurent toujours discutables du fait qu’il existe des disciplines, des méthodes et des postures épistémologiques diversifiées qui ne feront jamais l’unanimité. Dans un tel contexte, les universités s’abstiennent d’intervenir dans les débats publics en tant qu’institutions et respectent la liberté académique de leurs enseignants.

À ce sujet, on peut s’interroger sur la portée du nouveau rôle dévolu à l’UQAC comme partenaire «en contribuant activement au rayonnement» de la CCISF. Lorsqu’on dit que l’UQAC devient partenaire de la chambre de commerce locale, s’agit-il de ses hauts dirigeants, tels le recteur et les vice-recteurs? L’institution n’inclut-elle pas d’abord son corps professoral? Sans qu’on leur ait demandé la permission, les profs deviennent parties prenantes de cet «ambassadeur collectif» associé à un type précis de développement économique dont il existe pourtant de multiples versions.

Le développement économique constitue un enjeu de luttes politiques et sociales où la neutralité n’est jamais au rendez-vous. Les lobbies patronaux ont leur propre vision, liée à l’idéologie propriétariste. Le développement consiste-t-il à accroître le profit sur investissement ou le mieux-être de la majorité? La croissance fulgurante des inégalités de revenus au cours des dernières décennies démontre bien que le développement économique n’est pas le produit de lois naturelles, mais de la façon dont notre société est organisée, avec sa fiscalité, ses politiques sociales, la place de l’État par rapport au marché, la législation du travail, etc. De ce point de vue, les chambres de commerce ont leur propre vision des choses, qui n’est pas forcément partagée par les organisations syndicales, environnementalistes ou culturelles, bien au contraire.

Que l’UQAC devienne ambassadrice d’un groupe d’intérêt opposé à d’autres pose donc des questions importantes sur la liberté académique. Mais l’atteinte la plus évidente à ce principe qui fait débat actuellement réside dans la remise en cause de l’autonomie de l’université par rapport à des organisations extérieures. Au cours du dernier millénaire, les universités se sont battues pour qu’advienne cette autonomie, en premier lieu pour se détacher de l’emprise des religions institutionnalisées. Pourrions-nous imaginer aujourd’hui l’UQAC devenir «ambassadrice du développement spirituel de l’Église catholique romaine» ? Ce faisant, le corps professoral devrait-il accepter sans rechigner d’être collectivement associé aux positions de l’Église sur diverses questions telles que l’avortement, l’homosexualité, la place des femmes?

Il est assez ironique que la personne qui s’exprime dans la vidéo présentée par la CCISF soit précisément Alexandre Cloutier, vice-recteur aux partenariats, récemment nommé par le gouvernement du Québec pour présider le «Comité d’experts sur la reconnaissance de la liberté académique».

Il faut donc rappeler cette vérité élémentaire : l’UQAC est une institution universitaire. En aucune circonstance ne devrait-elle s’abaisser à devenir «ambassadrice» d’un groupe de pression et, ce faisant, lui apporter une caution morale. L’UQAC est une constituante de l’Université du Québec, créée par l’État et, à ce titre, tout autant que du point de vue de son prestige sur les plans scientifique et académique, elle doit, au moins en apparence, demeurer au-dessus de la mêlée.