Louis Hémon, 40 ans plus tard

L’auteur de cette lettre est Gilbert Lévesque, A.L., conservateur fondateur du Musée Louis-Hémon de Péribonka.

OPINION / Ce 23 janvier 1980 – année du centenaire de la naissance de l’auteur de Maria-Chapdelaine – je me dirigeais vers le monastère Notre-Dame de Mistassini aux fins d’y interviewer Dom Veilleux ocso, l’incontournable matière grise de la Trappe locale. J’étais alors scripteur-recherchiste à l’émission Second regard de Radio-Canada. Or, sur place, j’allais découvrir quelques ouvrages que l’on mettait là en vente, dont la somme biographique qu’allait produire le journaliste Alfred Ayotte, consacrée à l’écrivain, L’aventure Louis Hémon, paru chez Fides, en 1974. 

L’auteur de cette lettre est Gilbert Lévesque, A.L., conservateur fondateur du Musée Louis-Hémon de Péribonka

J’ouvris l’ouvrage et ne le quittai qu’après l’avoir parcouru tout entier. Mais ce que j’ignorais alors, c’était surtout l’incidence qu’allait avoir mon passage en « cet arrière-pays prometteur » où les circonstances allaient me mener ; et où j’allais devenir, tour à tour, sans que je le soupçonne d’avance, consultant pour le ministère des Affaires culturelles – appellation de l’époque –, conseiller pour le conseil d’administration chargé de maintenir ouvert un bien modeste musée ; mais surtout où, en peu de temps, j’allais être retenu à titre d’agent-conseil par la municipalité de Péribonka sur la recommandation expresse du maire de l’époque.

Si bien qu’après avoir accompli ma tâche au Monastère, en janvier 1980, sous un froid sibérien, je me fis conduire par un moine, à Péribonka. Je descendis à l’unique hôtel du village, près de l’école et de l’église ; voisin du maire en titre, le regretté Paul-Arthur Goulet : un prince, qui n’était jamais passé par l’université, qui avait la grandeur et la noblesse qu’on ne trouve généralement que chez les paysans : peu bavard, mais ô combien poli. Le samedi soir, je me dirigeai donc d’instinct vers l’église où l’on s’apprêtait à célébrer la liturgie dominicale. Je fis en sorte de me montrer discret : peine perdue, lorsqu’un étranger s’amène dans le décor, tout le monde s’interroge. Louis Hémon n’y a point échappé, moi non plus. Et j’eus beau emprunter le dernier banc, à l’arrière du temple, on m’avait repéré. Aussi, après la célébration, je me rendis à la sacristie afin d’interroger le prêtre résident, l’abbé Lemieux, afin de m’enquérir du nom des personnes que je pourrais éventuellement consulter, en vue de les interroger, d’une part ; et, d’autre part, de leur faire connaître que l’on venait d’amorcer l’année centenaire de la naissance de Louis Hémon : ce que la population du lieu ignorait totalement. Et tout ce qui allait s’ensuivre prit alors l’allure d’un tapis magique.

J’ai d’abord rencontré le maire, ce cher homme, dont je garde le plus vif souvenir, qui s’est montré fort ouvert face aux propos que j’allais lui tenir. Il s’est vite emballé et m’a convié à revenir, dans les semaines suivantes. C’est d’ailleurs ce qui se produisit jusqu’au moment où, après avoir négocié, on me remit un mandat en bonne et due forme de coordonnateur des célébrations du centenaire Hémon, dont le regretté premier ministre, René Lévesque, accepterait d’être le président d’honneur.

On s’étonnera alors de l’entente conclue. Cent dollars par mois, logé, nourri, durant quelques mois : le temps de mener le navire à bon port, les fêtes devant se tenir en août 1980. Bien sûr, comme tout le monde, j’avais lu Louis Hémon, mais jamais je ne me serais cru capable de remplir une telle commande. Ah ! ce cher Louis Hémon, que ne fera-t-on jamais, un jour, la lumière sur cet écrivain inspiré ; dont l’oeuvre magistrale allait inscrire le Québec sur la carte du monde ?

Or, nous voici, à nouveau, en pleine effervescence de multiples centenaires à évoquer : 2019 marquait l’an dernier l’érection à Péribonka d’un obélisque impressionnant offert par une société de Gens de Lettres de Québec. Cela se passait en 1919. Le coût du monument s’était alors élevé à 800 $, une somme astronomique pour l’époque. Et dire que Louis Hémon s’était éteint accidentellement, à peine quelques années auparavant, en 1913, à Chapleau. Si bien que dans la veine des centenaires évoqués, 2020 marque à son tour un autre anniversaire : celui de l’érection, à Chapleau, d’une stèle de marbre blanc, commandée en 1920 par la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal qui, on le sait depuis toujours, fut à l’avant-garde du fait français, en terre d’Amérique. Mais qui donc se souvient qu’en 1938, le recteur de l’Université de Montréal, Mgr Olivier Maurault pss, allait émettre un doctorat honoris causa post-mortem faisant de Louis Hémon un docteur es lettres ? Il n’était tout de même pas né de la dernière pluie puisqu’il avait complété ses études de droit à la Sorbonne de Paris.

Puis, en 1939, la Commission des monuments historiques du Canada allait dévoiler une plaque de bronze sur pivot, enracinée en terre jeannoise, à proximité du lieu de séjour de Louis Hémon, à Péribonka. Parmi les illustres délégués de la Mission française se trouvait là le Duc de Lévis-Mirepoix, rattaché par sa famille, à celle de Mgr de Laval.

Or, à Paris, alors que Louis était encore en 5e, son professeur de l’époque dut confesser ceci : « Le petit animal a une mémoire scandaleuse. » Et le Récit du Canada français ne peut que le confirmer, de manière on ne peut plus éloquente. Mais retenons plutôt la formule qu’il emprunte pour s’adresser à ses parents parisiens, en fin d’année 1911 : « Le premier janvier approche et un usage respectable veut que l’on échange de la correspondance, à cette époque. Il conclut alors « que cette lettre vous apporte une petite preuve de grande affection ».

Son escapade jeannoise étant achevée, il revint sur Montréal au printemps 1913, le temps de se trouver prestement un travail de traducteur pour quelques semaines chez Lewis Brothers ; c’est là qu’il prit soin de dactylographier son fameux tapuscrit qu’il posta le 26 juin 1913, soit le jour même où il prit la direction de l’Ouest canadien. Mission accomplie, comme disait un Anglais de l’époque : « Hemon will put Peribonka on the map ».

Mais pourquoi se diriger vers l’Ouest ? Parce que, là-bas, se trouvait une communauté française importante ; et que, secrètement, Louis Hémon espérait sans doute pouvoir produire un autre roman. Et c’est là que l’ouvrage d’Alfred Ayotte devient intéressant, notamment lorsqu’il signale qu’avant son départ, Louis Hémon avait échangé avec un compatriote de l’Union française ; et qu’il l’avait entretenu de son projet de marcher sur les traces de La Vérendrye, apparenté à la famille de Mère d’Youville, fondatrice des Soeurs Grises. Bougre, c’est que « le petit » connaissait non seulement son histoire, mais également la nôtre.

Voilà ce que peut provoquer un florilège de souvenirs, quand on s’avise de s’en ouvrir, quarante ans plus tard : Péribonka, on le sait, signifie « rivière creusée dans le sable », là où j’ai donné le meilleur de moi-même ; et où, avant mon départ, j’ai laissé sur place, comme preuve irréfutable, un musée reconnu par l’État, grâce au généreux concours de son insigne bienfaitrice, Lydia, fille unique de l’écrivain. D’elle et de vous tous, je me souviens.