Loin du cœur

OPINION / À l’adolescence, je me suis planté un clou rouillé dans un pied. À l’urgence, pour me rassurer, l’infirmier m’a dit : « T’en fais pas mon gars, c’est loin du cœur. » « Faux mon Jules, pareille blessure peut conduire à des effets systémiques très graves si mal soignée », avait rétorqué l’urgentologue.

En début de semaine dernière, la capitale de l’Inde, New Delhi, était aux prises avec un smog plus qu’inquiétant qui a transformé la ville en tableau de fin du monde. Des millions de personnes ont subi, entre autres maux, de graves problèmes respiratoires et oculaires. Craintes énormes en 2019, puisqu’en 2017, selon la très sérieuse revue scientifique Le Lancet, 1,2 million de décès prématurés furent attribués à ce phénomène automnal de sources naturelle et humaine en train de se transformer en véritable catastrophe humanitaire. Autre révélation dans Le Devoir : des 15 villes les plus polluées au monde, 14 sont indiennes.

La déesse consommation séduit, comme pour les occidentaux, la grande majorité des 1,3 milliard et plus d’Indiens, qui désirent tirer avantage des fruits trop souvent empoisonnés d’un développement économique débridé et inégalitaire. Dira-t-on que c’est au péril de leur vie, la seule véritable malgré les mythes tenaces véhiculés par l’hindouisme, que les Indiens utilisent le pire polluant fossile — le charbon — pour assouvir leur envie de consommer ? Certainement. Mais qui serait assez fendant, en Occident, pour leur jeter la pierre ?

Si le Québec a quelque chose à faire, comme pays à faibles émissions de GES (. 2 % de tous les GES émis sur Terre), c’est bien d’aider l’Inde à combattre ses GES. Il en va non seulement de la solidarité internationale, mais aussi de notre sécurité à nous, les Québécois. Ce n’est pas parce que l’Inde est très loin du Québec que le danger n’est pas à nos portes. Les GES ne connaissent pas de frontières.

Cependant, le climatoscepticisme, ici, a la vie dure ; entre autres, parce que les symptômes d’une crise climatique sans précédent sont si peu perceptibles, si on compare notre situation à celle de l’Asie ou de l’Amérique du Sud. Même dans la sphère scientifique, ce qui n’est pas banal, un géologue reconnu tel que Rénald Duberger, qui a enseigné plus de 30 ans dans une université et se qualifie de climat-réaliste, rejette ce qui se dit de plus chez les scientifiques du GIEC.

Les climato-rassurants qui siègent au Parlement et à l’Assemblée nationale, et qui perdent de la crédibilité à mesure que la crise climatique s’amplifie, ne sont guère mieux.

J’irais même jusqu’à dire que ce sont les plus à redouter compte tenu de leurs positions écologiques à géométrie variable, amalgamées à leur pouvoir de légiférer. Comment, par exemple, peut-on favoriser un projet émetteur net de GES, comme celui de GNL Québec à Saguenay, tout en laissant croire à son intérêt envers des pays qui dépendent encore du charbon ?

Qu’on le veuille ou non, nous en sommes maintenant rendus là : pour épargner tout le monde, les pays riches et faibles émetteurs de GES doivent, obligatoirement, prêter main-forte à ceux qui, comme l’Inde, sont écrasés sous le poids d’une dette carbone qu’ils ne seront jamais capables seuls de rembourser. D’autant plus que les pays occidentaux ont largement contribué à la création de cette dette.

Marcel Lapointe

Jonquière