L’oeuvre

OPINION / Les réactions du public à Polaris, la sculpture érigée au carrefour giratoire Talbot-Jacques-Cartier de Chicoutimi ont été généralement très favorables, voire dithyrambiques. L’oeuvre d’Étienne Boulanger est originale, impressionnante, fascinante même. La presse a parlé de montagnes entrelacées qui font référence aux monts Valin. Mais plus largement, l’oeuvre évoque les grands mythes canadiens de la nordicité, des grands espaces, de la montagne, l’eau, l’immensité céleste et son lumineux repère, l’étoile Polaire.

Par contre, des critiques, aussi vives que précises, ont été entendues et lues. Elles portaient principalement sur le choix de l’artiste d’inscrire dans la bande de pourtours de l’oeuvre (qui en fait partie intégrante) les noms et les oeuvres des trois peintres canadiens-anglais qui l’ont principalement inspiré, notamment pour évoquer les profils de montagnes des Maritimes, du Bouclier canadien et des Rocheuses. Ces peintres, qui se sont connus à Toronto à compter des années 20, étaient membres du « Groupe des Sept » qui s’attachait à exprimer la beauté et la grandeur de la nordicité canadienne. Aucun Québécois ou francophone ne faisait partie du Groupe. Plus tard, les signataires du Refus Global déclinèrent l’invitation du Groupe à un rapprochement.

Comme le souligne l’information présentée sur le site officiel de Ville de Saguenay, « pour compléter cette cartographie », Boulanger a choisi deux artistes de la région dont les noms et les oeuvres s’ajoutent à la bande bleue métallique : Raymond Martin avec Salluit Uupick (harfang des neiges évoquant les fjords du Grand-Nord) et Arthur Villeneuve avec Le village (Chicoutimi et les monts Valin).

On a associé le bleu de la bande à l’eau. Pour l’artiste par contre, « la bande bleue a une symbolique bien spécifique », cette couleur référant à la royauté, « plus précisément la couronne de saphirs offerte par le Prince Albert à la reine Victoria en l840, l’année de leur mariage ». Outre le symbole monarchique de cette couronne, faut-il rappeler que cette année-là la reine et le pouvoir britannique autorisaient l’Acte d’Union du Bas-Canada et du Haut-Canada qui mettait en oeuvre une recommandation du rapport Durham afin d’assimiler plus rapidement les Canadiens français.

Le malaise qui baigne l’interprétation de l’oeuvre vient du contexte de sa réalisation, le programme de subventions entourant les célébrations du 150e anniversaire de la Confédération. Géré par Patrimoine Canada, il donnait des indications précises pour célébrer la Confédération canadienne. L’ancienne administration municipale avait d’abord accepté, puis rejeté, un projet d’Angémil Ouellet. Au lendemain des élections, on a présenté le projet Polaris dans un contexte où des échéances très serrées imposaient sans doute un respect scrupuleux des critères de Patrimoine Canada qui a fourni 250 000 $ pour la réalisation de l’oeuvre.

Il y a là à tout le moins matière à discussion. Rappelons-nous la controverse qu’avait soulevée le projet du maire Jean Tremblay d’installer au carrefour giratoire le monument en l’honneur de William Price, initiative que l’historien Gérard Bouchard avait qualifiée de « mal inspirée et humiliante ».

Bien sûr, l’époque est à l’ouverture, à l’accueil, au multiculturalisme canadien, à la tolérance, à la célébration. N’empêche. Il y a là un paradoxe troublant. La population régionale est francophone à plus de 97 %. Elle a une histoire. Elle est réputée nationaliste. L’environnement urbain au carrefour Talbot-Jacques-Cartier est de toute évidence parmi les sites les plus évocateurs de la région. Polaris sera sans doute l’œuvre sculpturale la plus exposée de la région au regard public, au moins pour des dizaines d’années.

Le paradoxe tient précisément au fait qu’en elle-même l’oeuvre est sans doute évocatrice de nos mythes régionaux. À condition toutefois d’ignorer ou de sous-estimer mentalement l’incrustation permanente des noms des trois peintres ontariens dans la bande métallique. Mais voilà, l’artiste lui-même soutient que ses sources d’inspiration puisent non seulement au parcours du Groupe des Sept, mais s’abreuvent abondamment aux symboles de la royauté britannique que sont la reine Victoria et son diadème de saphirs incarné par la bande circulaire bleue. Nous avons donc ici un bleu royal que seule une contorsion sublimée permet d’associer au bleu de notre fjord, nos rivières et nos lacs.

Peut-être tout cela révèle-t-il, encore une fois, un plus grand paradoxe existentiel : notre mal-être entre être ou ne pas être…

Laval Gagnon

Chicoutimi