L’héroïsme des humbles

OPINION / Après la parution de mon roman Mistouk en 2002, une école du Saguenay m’a invité pour en parler. À l’arrière de l’auditorium s’alignaient les professeurs, debout, attentifs au déroulement de la rencontre. Les élèves, alanguis dans leur fauteuil, semblaient résignés à une longue conférence savante. Mais j’avais résolu de leur administrer un traitement de choc en leur racontant de quel passé, de quels ancêtres ils étaient issus. Non pas les colons de l’imagerie traditionnelle, des êtres mous et dociles, marchant pliés derrière le prêtre et défrichant pour étendre le Royaume du Seigneur, mais des habitants rudes et libres, courageux et crottés, qui défrichaient un nouveau « pays » au prix d’une misère extrême.

J’ai décrit le sort des premières familles venues à pied de Charlevoix, les obstacles qu’elles ont rencontrés en l’absence de chemin et de sentier pour franchir en une semaine plus de cent kilomètres à travers collines et montagnes. J’ai raconté les tempêtes qui les surprenaient parfois « sur les hauteurs » au début de mai et qui les égaraient faute de repères. J’évoquais les femmes, les hommes et même les enfants surchargés qui ployaient sous leurs bardas et se blessaient en chutant. Et les vivres qui venaient à manquer, obligeant quelques familles à manger leur chien. 

Après la parution de mon roman Mistouk en 2002, une école du Saguenay m’a invité pour en parler. À l’arrière de l’auditorium s’alignaient les professeurs, debout, attentifs au déroulement de la rencontre. Les élèves, alanguis dans leur fauteuil, semblaient résignés à une longue conférence savante. Mais j’avais résolu de leur administrer un traitement de choc en leur racontant de quel passé, de quels ancêtres ils étaient issus. Non pas les colons de l’imagerie traditionnelle, des êtres mous et dociles, marchant pliés derrière le prêtre et défrichant pour étendre le Royaume du Seigneur, mais des habitants rudes et libres, courageux et crottés, qui défrichaient un nouveau « pays » au prix d’une misère extrême.

J’ai décrit le sort des premières familles venues à pied de Charlevoix, les obstacles qu’elles ont rencontrés en l’absence de chemin et de sentier pour franchir en une semaine plus de cent kilomètres à travers collines et montagnes. J’ai raconté les tempêtes qui les surprenaient parfois « sur les hauteurs » au début de mai et qui les égaraient faute de repères. J’évoquais les femmes, les hommes et même les enfants surchargés qui ployaient sous leurs bardas et se blessaient en chutant. Et les vivres qui venaient à manquer, obligeant quelques familles à manger leur chien. 

Voilà ce que j’exposai aux jeunes qui maintenant m’écoutaient religieusement, dressés sur leur fauteuil, sous le coup d’une vive émotion. Ils réalisaient que la connaissance du passé pouvait être une leçon vivante de courage et d’héroïsme, même dans la modestie. Quand je terminai, un lourd silence paralysa la salle. Puis, les questions fusèrent, en cascades.

Un responsable s’apprêtait à clore la rencontre quand il fut interrompu par un professeur au fond de l’auditorium. C’était un type assez âgé, à l’air rude. Il prononça quelques mots, mais aussitôt sa voix s’étrangla. Et alors, devant ses collègues et les élèves tournés vers lui, il s’est mis à pleurer, plongeant tout le monde dans l’embarras. À l’avant, j’attendais, interdit. Et le professeur continuait à pleurer...

Il s’est ressaisi, s’est excusé. Puis il expliqua qu’il était né et avait grandi dans un de ces infortunés peuplements au nord du lac Saint-Jean. Et d’une voix brisée, mêlée de chagrin et de colère, il raconta l’isolement, l’indigence, la faim et le froid, l’absence d’école et de services, les parents épuisés, les accouchements difficiles sans assistance, les enfants en désarroi et l’aide qui ne venait pas en dépit des promesses des élites et du gouvernement. Il termina en me remerciant d’avoir ressuscité ce passé si douloureux qui tourmentait toujours la mémoire des survivants, mais qui, disait-il, était resté ignoré. Puis, gêné, il s’est esquivé.

Depuis, je pense souvent à cette mémoire blessée, enfouie. Quand on roule aujourd’hui dans ces petits villages éloignés (dont certains sont abandonnés), on ne soupçonne pas la somme de sacrifices et aussi de grandeur dont est faite leur petite histoire. 

Et au-delà du Saguenay, je pense à toutes ces régions du Québec où un scénario semblable s’est reproduit. Et je me dis que là se trouve une bonne partie de nos vraies racines, une bonne partie de ce que nous sommes.

Gérard Bouchard

Titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les imaginaires collectifs et les mythes sociaux