Khadiyatoulah Fall est professeur titulaire de la Chaire d’enseignement et de recherche interethniques et interculturels.

Les termes de l’échange

L’auteur, Khadiyatoulah Fall, est professeur titulaire de la Chaire d’enseignement et de recherche interethniques et interculturels, et chercheur au Centre de recherche Cultures-Arts-Sociétés (CELAT), à l’UQAC.

OPINION / Depuis janvier 2017, « islamophobie » est devenu un mot qui est dans l’actualité et un mot qui fait l’actualité.

Ce mot s’est installé dans le débat public, suite à l’attentat de la mosquée de Québec, le 29 janvier 2017. Cet événement tragique fait émerger le mot comme « référent social discursif », c’est-à-dire un mot à forte circulation sociale.

D’un débat initial sur la stigmatisation ou non de la minorité musulmane, le débat s’est ouvert sur une seconde thématisation qui a marqué les commémorations de 2018 et de 2019 et qui concerne la pertinence de « l’usage » du mot dans une « motion » et surtout la pertinence d’une « journée » contre l’islamophobie.

Le mot islamophobie est ainsi capturé depuis janvier 2017 dans une arène sémantique de la polémique liée au refus de la majorité québécoise d’oblitérer, d’entériner un désignant perçu comme inhibant et stigmatisant pour elle. Ainsi, ce mot censé dire la « peur du musulman » a rencontré, au Québec, une autre peur, celle d’« une stigmatisation de la majorité francophone ». Le mot « islamophobie » en est devenu ainsi un mot-arène, lieu d’antagonisme de « peurs », théâtre d’un choc d’identités en insécurité.

Dans la catégorisation conceptuelle d’« islamophobie » dans les pays qui ont validé le terme (pays anglos saxons, France, Belgique…), l’expression est chargée d’une modalité sémantique qui renvoie à l’excès, au rejet.

Au Québec, le discours de la majorité francophone se structure autour d’un refus de l’accusation d’un rejet de l’islam (même si des sentiments d’inconfort, de malaise sont mentionnés), mais aussi — et fortement — d’un refus de naturaliser, d’apprivoiser, d’acculturer la dénomination. Il y aurait ici un décalage entre le signifiant et le référent Québec, entre le signifiant et l’actant québécois.

Dans un livre à paraître, nous présentons différents parcours de sens qui illustrent ce refus de l’acculturation de la dénomination en contexte québécois. Nous avons relevé différentes stratégies à partir d’un corpus exhaustif d’énoncés de la presse québécoise et des réseaux sociaux : distorsion morphologique, refus d’une saisie métonymique ou quantification de minoration, hyperbole et ironie, refus de la surcharge calendaire, surenchère des tragédies, refus d’un Québec plus islamophobe que le Canada multiculturaliste, propositions de termes alternatifs, etc. Mentionnons que notre lecture de la notion n’est pas normative. Elle décrit seulement des actualisations discursives.

Nous voulons développer dans ce texte deux programmes de sens qui ont attiré notre attention.

Le premier, que nous avons désigné par « L’École Polytechnique et Charlie Hebdo comme référentiels commémoratifs ». La tuerie à caractère misogyne des femmes de Polytechnique en 1989 et celle des journalistes de Charlie Hebdo sont souvent convoquées comme référentiels indépassables dans l’imaginaire social des événements tragiques à commémorer. Le premier s’inscrivant dans le combat de l’émancipation de la femme et le second dans l’attachement à la liberté d’expression et au refus de la censure d’une critique de l’islam. Il semble se lire ici deux éléments structurants de l’identité québécoise : la condition de la femme et la liberté d’expression.

Le second programme de sens que nous avons nommé « mise en sourdine du mot » nous est révélé alors que nous constatons une mise hors circuit du mot dans les réactions qui ont suivi le jugement de condamnation du tueur Bissonnette. Les réactions d’indignation des leaders musulmans parlent plutôt d’« un acte terroriste qui cible une communauté, qui cible un lieu ». De quoi est symptomatique ce refoulement d’un mot qui, il y a quelques jours encore, avait provoqué une polémique à la suite de propos du premier ministre François Legault ; un mot aussi qui, dès le début de la tragédie de 2017, s’était imposé dans l’espace politico médiatique ?

Quoi qu’il en soit, il nous semble qu’il nous faudra sortir de l’impasse conversationnelle dans laquelle nous fige le tiraillement terminologique autour de l’islamophobie. Comment désigner ce qui se vit, ce qui se sent, ce qui donne espoir, ce qui blesse dans l’installation positive ou difficile de l’islam au Québec pour pouvoir ensuite « passer ensemble à l’avenir », pour reprendre une expression de l’historien Jocelyn Létourneau ?