Les révélations de Segma

Carrefour des lecteurs
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Le Quotidien
OPINION / C’est un cliché de dire qu’un sondage vaut ce qu’il vaut; que c’est une photo prise à un moment donné; que demain est un autre jour. Et pourtant...

Le récent sondage Segma sur le projet d’implantation d’une usine de liquéfaction de gaz naturel de fracturation venant de l’Alberta pour aboutir à Saguenay, lequel a été commandé par le promoteur de GNL Québec, fait mentir ledit cliché.

Certains chiffres demeurés dans l’angle mort des critiques révélés dans ce coup de sonde montrent qu’il n’y a pas d’intérêt, tant s’en faut, de la population du Saguenay à connaître les tenants et aboutissants du projet de 14 G$, le plus gros jamais réalisé au Québec. Mon p’tit doigt me dit qu’on va laisser le peuple regarder ailleurs.

S’il est un sujet dont l’actualité a fait état en long et en large depuis au moins cinq ans, c’est bien celui de la pertinence d’une usine de liquéfaction de gaz naturel de schiste ici; un produit fossile qui proviendrait de l’Ouest canadien par pipelines, dont un de 800 kilomètres sur le territoire québécois, transporté ensuite par des super méthaniers dans le fjord du Saguenay, puis dans le Saint-Laurent jusqu’en Europe. Il s’agit d’une chaîne d’approvisionnement comme une autre, d’un produit fossile du producteur au consommateur en passant par le distributeur. Un processus visant à perpétuer le passéiste et décati modèle économique néolibéral.

Sauf que cette fois-ci, promis, craché... Il sera réalisé en parfaite harmonie avec la lutte aux changements climatiques. Ce que les porte-parole de GNL nomment pompeusement la verte transition. Or, voilà que même un puissant bailleur de fonds de la planète, Warren Buffett, a retiré ses billes (plus de 4G$) du projet. Étant maintenant convaincu que ce chemin vertueux vers des cieux plus cléments pour les générations futures n’est absolument pas la voie à suivre.

Un autre aspect révélé par le sondage est le devenir du portrait que le fjord du Saguenay représente comme bien patrimonial naturel unique et, de ce fait, une attraction touristique majeure au Saguenay. 46% des personnes interrogées croient que ledit projet sur les rives du fjord va, tenez-vous bien, améliorer sa beauté naturelle. On aura tout lu! Un autre 30% est d’avis qu’il n’y aura pas d’impact du tout. Ouf! N’est-ce pas la preuve par «A + B» de l’ignorance du monde?

Cela signifie bien que plus de 75% de la population du Saguenay semble ne rien voir du tout de la détérioration certaine du tableau. D’autant que deux autres compagnies pourraient s’ajouter: Métaux BlackRock et Arianne Phosphate. Cela sans compter les bateaux de croisières et la navigation commerciale actuelle qui se fait déjà dans le fjord. Chacune de ces industries va, évidemment, se fendre en promesses de se comporter en bon citoyen corporatif responsable en matière de protection de l’environnement. Sauf que dans la réalité, rien n’est moins sûr, au motif que l’accumulation du capital avant tout va demeurer leur raison d’exister.

Autre chose, 77% des sondés affirment connaître le projet ou en avoir entendu parler, alors que 70% d’entre eux disent en savoir peu ou pas du tout sur lui. Une vraie antinomie. Il y a également cette révélation de Segma qui ne m’a pas laissé indifférent: 4% des gens du Saguenay seulement disent vouloir suivre les audiences du BAPE sur le projet GNL.

Et je l’ai constaté dès la première audience: ce seront, en majorité, les initiés de part et d’autre qui vont assister à ce genre de grand-messe encarcanante avec au menu 20 poseurs d’une question seulement par séance. Un BAPE qui, soit dit en passant, se déroule au moment même où une équipe de recherche sur la biodiversité dans le parc marin du Saguenay est à étudier le béluga, une espèce en péril, pour déterminer si la compatibilité entre méthaniers et bélugas dans l’embouchure du Saguenay est envisageable. [NDLR La lettre a été envoyée pendant que les audiences du BAPE étaient en cours]

Un vrai foutoir que démontre ce coup de sonde commandé par GNL lui-même où 900 personnes de la région furent interrogées. Il s’agit d’un sondage sérieux qui, manifestement, révèle l’ignorance à peu près majoritaire des citoyens du Saguenay sur les tenants et aboutissants du projet GNL Québec. Y aura-t-il des intervenants pro-GNL qui vont prendre appui sur le chiffre de 53% favorable au projet pour défendre bec et ongles ledit projet? Oui. En désespoir de cause? Peut-être. 53% pour un projet de pareille envergure, cela me laisse songeur.

Transparence dans le débat dans le cadre du BAPE nous promet Pat Fiore, PDG de GNL, dans une récente lettre d’opinion au journal Le Quotidien, allant même jusqu’à promettre des bateaux insonores pour ne pas nuire aux bélugas qui se déplacent au son pour se nourrir et se reproduire dans la pouponnière. Ces navires seront-ils également inodores en sans saveur lorsque s’en échappera du gaz? Ces bateaux ne seront jamais totalement étanches, c’est mon avis. Pire, en cas d’accident, parce qu’on est de moins en moins à l’abri des capitaines saouls.

Si, très majoritairement, la population la plus concernée ne sait peu ou rien et ne veut pas en savoir davantage, à quoi l’exercice du BAPE va-t-il rimer? À un débat acerbe et acrimonieux entre deux camps d’initiés, dont l’un des deux jouera en avantage numérique et sur sa propre patinoire tout au long de la série.

Mais qu’à cela ne tienne...

Marcel Lapointe

Jonquière