Les derniers garde-fous

OPINION / GNL Québec n’a pas tardé à répliquer à la plus récente critique à l’encontre de son projet Énergie Saguenay, émise cette fois par l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques. L’IRIS accuse l’entreprise d’être la succursale d’une multinationale dont les actionnaires pourront bénéficier d’un taux d’imposition minime sur leurs dividendes grâce aux paradis fiscaux. GNL Québec affirme agir en toute légalité, en stricte conformité avec les lois fiscales canadiennes. Celles-ci, on le sait, sont très laxistes et devraient être réformées.

GNL Québec profite de sa contre-offensive pour réitérer son objectif : contribuer à la réduction des GES à l’échelle mondiale grâce à l’exportation de millions de tonnes de gaz naturel liquéfié pour remplacer le pétrole et le charbon. Pourtant de nombreux scientifiques, médecins, juristes et économistes ont réfuté cette prétention. La majeure partie du gaz naturel des puits de l’Ouest canadien étant obtenue par fracturation hydraulique, elle entraîne un énorme gaspillage d’eau douce et des inévitables fuites de méthane, très nocives pour la biosphère. Dans un contexte d’urgence climatique, ce type d’énergie n’est pas plus acceptable que les autres combustibles fossiles.

Comme il n’y a pas de pénurie de gaz naturel sur les marchés, l’abaissement de son prix découlant d’une offre accrue risque même de retarder le passage aux énergies renouvelables dans les pays importateurs.

L’autre argument de vente de GNL Québec est l’accroissement de notre richesse collective résultant de la création de centaines d’emplois bien rémunérés. Ce second argument est en fait passé au premier plan depuis l’avènement d’un gouvernement caquiste. Le premier ministre Legault souhaite manifestement la réalisation d’Énergie Saguenay en guise de compensation pour son refus d’un pipeline qui ferait transiter le pétrole des sables bitumineux par le territoire québécois. Or, sur le plan environnemental, les deux exploitations sont aussi rétrogrades l’une que l’autre. GNL Québec ne pourrait débuter ses opérations qu’en 2025 et au terme de sa période d’exploitation prévue, en 2050, les experts estiment que l’humanité devra avoir déjà complété sa transition vers les énergies renouvelables, indispensable à sa survie dans des conditions acceptables.

Deux autres grands projets industriels au Saguenay ont déjà obtenu le feu vert de nos paliers de nos décideurs : l’usine de transformation de Métaux BlackRock et le troisième port sur la rive nord du fjord à l’usage d’Arianne Phosphate. Leurs promoteurs respectifs n’attendent qu’une injection de capitaux additionnels et la hausse du prix de leur production sur les marchés internationaux pour entreprendre les travaux.

Ces gains ne sont pas suffisants aux yeux des partisans de la croissance illimitée. (...)

Les lobbyistes d’Énergie Saguenay en quête de financement public ont l’oreille du ministre Benoit Charrette. Celui-ci songe même à puiser l’argent dans le Fonds vert qu’il vient de placer sous sa seule autorité ! En juin dernier, ce même ministre s’était déclaré fort à l’aise de soustraire à l’examen du BAPE les sept millions de tonnes annuelles de GES générés par l’extraction du gaz albertain destiné à l’usine de liquéfaction de GNL Québec. C’est ce qui a permis aux promoteurs de rendre ultimement l’installation carboneutre. Cette marque de commerce, pour une seule des composantes d’Énergie Saguenay, a faussement rassuré la population locale.

GNL Québec doit tout de même obtenir encore deux autorisations importantes. Au provincial, le BAPE se penche sur le nouveau gazoduc de 780 km qui relierait le nord de l’Ontario à cette même usine au Saguenay, en passant par l’Abitibi. Une ligne qui traversera des milieux humides et autres habitats fauniques, des réserves autochtones, des terres agricoles, des sites de villégiature. Les compensations offertes par l’entreprise réussiront-elles à la dédouaner ? Côté fédéral, l’Agence d’évaluation d’impact du Canada, sous la pression des groupes environnementaux, a finalement exigé de GNL Québec qu’elle prenne en compte les conséquences sur la faune marine de l’augmentation du bruit subaquatique généré par sa flotte de méthaniers. Déjà, Pêches et Océans Canada avait émis plusieurs signaux d’alarme concernant les espèces marines en péril dans le fjord et le Saint-Laurent. GNL Québec parle maintenant de nouvelles avancées technologiques qui permettraient de réduire le bruit de ses futurs super méthaniers. L’Agence mordra-t-elle à cet hameçon au lieu d’appliquer un principe de précaution ?

Tout nouveau développement industriel en bordure de la rivière ne peut que nuire aux mammifères marins et, par conséquent, aux activités récréotourisques. Les élus et gens d’affaires du Saguenay minimisent systématiquement l’importance de ces retombées économiques. Or, le jour où résidants et visiteurs réaliseront qu’ils ont plus de chances d’apercevoir dans le fjord un porte-conteneur ou un méthanier qu’une baleine ou un béluga bien vivant, la région aura perdu un de ses atouts naturels majeurs.

Clément Fontaine

Chicoutimi