L’école ouverte, vraiment?

Ce texte a été rédigé par Stéphane Allaire, Nicole Monney et Patrick Giroux, professeurs à l’Université du Québec à Chicoutimi, Julie Myre-Bisaillon, professeure à l’Université de Sherbrooke, ainsi que Thérèse Laferrière et Sylvie Barma, professeures à l’Université Laval. 

OPINION / Le ministère de l’Éducation a mis en ligne, en début de semaine, la plateforme numérique promise pour contribuer à la stimulation intellectuelle des élèves pendant la fermeture des écoles. À en juger les millions de requêtes acheminées dès la première journée, le site Web était grandement attendu. Bien qu’il recense déjà une gamme de ressources diversifiées, il importe de le considérer pour ce qu’il est, c’est-à-dire une solution de rechange transitoire, de court terme, qui nécessitera une adaptation mieux raffinée du système scolaire à une situation exceptionnelle qui pourrait perdurer.

Résumons d’abord en quoi consiste la plateforme. Il s’agit d’un répertoire d’hyperliens qui amènent sur d’autres sites qu’on doit fouiller pour identifier des activités éducatives et ludiques. L’inventaire a le potentiel de garder les jeunes occupés, tout en rassurant les parents sur la nature des ressources consultées.

Toutefois, il ne faut pas se leurrer: cette plateforme n’est pas « l’école ouverte ». Ce nom est problématique. Il est susceptible de véhiculer une conception erronée de ce que sont l’école et la profession enseignante.

Faire l’école, c’est bien plus que brancher une personne à un outil, qu’il s’agisse d’un texte, d’une vidéo ou d’un cahier d’exercices. En s’inspirant de la pensée d’il y a 50 ans de Joseph Schwab – un éducateur de renom –, il s’agit plutôt de mettre en place une situation éducative. Cette dernière réunit, dans un lieu donné, quelqu’un qui enseigne, quelqu’un qui apprend et quelque chose à apprendre. La communication pédagogique, c’est-à-dire les échanges qui ont lieu entre l’enseignant et les élèves, est primordiale.

Depuis deux semaines, on peut dire qu’une majeure partie de notre système scolaire a perdu près de trois éléments sur cinq de la situation éducative. Les enseignants sont à l’arrêt. Certes, des ressources sont disponibles pour les jeunes, qui peuvent en quelque sorte demeurer apprenants. Il n’y a toutefois pas d’exigence ni d’intention formelle à cet égard. En outre, le lieu d’apprentissage est désorganisé. Enfin, les parents font certainement de leur mieux pour discuter des acquis avec leur enfant, mais il serait déraisonnable de leur demander la compétence d’un professionnel dûment formé.

En réponse à ces mots, on entend des personnes rétorquer que la priorité est de sauver des vies. C’est crucial. Mais si le confinement devait se prolonger, combien de temps tolérerons-nous que les jeunes Québécois disposent d’un système bancal et amputé de ses forces vives, c’est-à-dire les enseignants ? Sans minimiser l’importance de la situation sanitaire, il nous semble qu’il est possible d’avancer sur les deux fronts simultanément.

Il importe que le système d’éducation retombe sur ses pattes et déploie l’inventivité dont il est capable. Avec un soutien conséquent. Le plus tôt sera le mieux, car les enjeux sont importants. La capacité du système à dispenser une éducation à tous. Un accompagnement soutenu des élèves, en particulier ceux en difficulté. La préservation du rôle de l’enseignant dans la société.

C’est de l’avenir du Québec dont il est question. Avec les changements sociaux qui devraient découler de la crise actuelle, nous aurons plus que jamais besoin d’une jeunesse brillante. Pourquoi risquer d’en perdre une partie dans la mésaventure actuelle ? Pourquoi ne travaillerions-nous pas à ajuster l’école de demain – la vraie – pour qu’elle rouvre bientôt, en tenant compte des contraintes sanitaires ?

Considérant le contexte d’inégalités scolaires de plus en plus décriées, nous étions déjà murs pour des ajustements. Pourquoi ne pas en profiter maintenant, plutôt qu’attendre l’accalmie sanitaire, et alors risquer de retomber dans nos anciennes chaussettes ? Nous ne partons pas de zéro. Une culture de mise en réseau existe déjà au sein de la communauté éducative québécoise. La vraie plateforme, elle est humaine et sociale. Elle devrait permettre aux élèves d’apprendre au contact de leurs enseignants.