Le vrai sens des valeurs

Le mot «valeur» est un terme magique employé à toutes les sauces, mais sait-on vraiment ce qu'il sous-tend? Son usage courant est très récent. Il date de l'après-guerre. On l'utilisait autrefois uniquement dans le domaine monétaire et économique; il permettait le troc, l'échange de biens. Il remonte à très loin.
Un philosophe français, Louis Lavelle, dans la foulée du courant de la philosophie existentialiste, voulant contrer le climat de morosité et de désenchantement engendré par des guerres récentes, a été à l'origine d'un courant philosophique qu'on a appelé «philosophie des valeurs». Son but : initier un mouvement mondial, le mouvement des valeurs, calqué sur un monde qui fonctionne bien, malgré les oppositions apparentes, c'est-à-dire le monde économique et monétaire, qui repose sur les valeurs d'échanges. Il voulait aussi contrer tous les rationalismes issus de la période des «Lumières», en restituant la personne humaine face à ses émotions, ses sentiments, son désir.
Quand on parle de valeurs, on parle d'amour, d'amitié, de vérité, de travail, de sexualité, de beauté, de respect, de bonté... Le côté révolutionnaire, chez Lavelle, est qu'il démontre que les valeurs sont les «filles du désir» alors que les règles, les lois, les normes, sont les «filles de la raison».
Les valeurs sont toujours en effervescence et nous charrient comme le désir dont elles sont issues. Le mot désir vient du latin «sidus», astre, et un astre est inaccessible, ce qui ne signifie pas qu'on renonce à l'atteindre! La tâche de la raison est de donner des balises aux valeurs, qui autrement deviendraient folles. On doit cependant toujours éviter de les figer, de les étouffer. Les valeurs humaines doivent «flotter», comme les valeurs monétaires.
Dans les valeurs humaines comme dans les valeurs économiques, il y a de l'inflation, de la déflation, des bons et des mauvais placements, des faillites, des crises, parce qu'il y a des intérêts divergents. En fait, Louis Lavelle rêvait d'un «accord de libre-échange mondial des valeurs humaines», d'une «mondialisation des valeurs humaines», d'une «bourse des valeurs humaines» qui s'oppose à «un protectionnisme des valeurs».
Certains rêvent d'une monnaie unique mondiale. Il y a toujours eu des monnaies différentes justement pour assurer les différences nationales qui sont indispensables à la liberté.
Les valeurs ne sont ni québécoises, ni américaines, ni chrétiennes, ni musulmanes... Elles constituent le patrimoine vivant de l'ensemble de l'humanité pour contrer la mort. Des valeurs vécues par les Québécois ou les chrétiens à un moment donné oui, mais pas plus.
Établir une Charte des valeurs québécoises, c'est prétendre les institutionnaliser, les figer et donner un caractère permanent à un instantané du vécu d'un groupe social. Donc, de bloquer à jamais son évolution et son avenir pour les emprisonner dans le présent et le passé. Pire encore, c'est placer l'éthique à la remorque du politique.
Une loi, et ici la charte, qui n'est pas sanctionnée est inopérante. Je suppose alors que nous aurons aussi droit à un «tribunal des valeurs québécoises» et à une «police des valeurs québécoises». Est-ce-là la société distincte que nous voulons?
André Bouchard
Saguenay
Enseignant retraité en philosophie éthique et politique