Le rapport de force régional

OPINION / Certes, le monde a changé. Le Québec aussi. Le Saguenay–Lac-Saint-Jean ? Pas tant que ça !

En tout cas pas toujours pour le mieux.

Pendant que le monde changeait, nous devenions des exportateurs de cerveaux et de talents. Et s’étiolait l’idéal du royaume comme une patrie, ce fantasme de plus en plus sublimé, de moins en moins paradisiaque. Notre légendaire indépendance et notre esprit revendicateur ont peu à peu vacillé sous les forts vents de la mondialisation et du libéralisme économique.

Les semeurs de capitaux, ceux de Rio Tinto avant tout autre, ont bien senti que l’attractivité, et donc le rapport de force régional, avait faibli, que notre discours s’était mué en quémande à mesure que s’étalaient les statistiques défavorables sur l’état de la région.

Puis apparurent au milieu du désert économique « les grands projets », telles des caravanes salvatrices qui nous conduiraient jusqu’à l’oasis où coulent les rivières argentées du développement.

Évidemment, il faut à la base s’assurer que chacun de ces projets ne soit pas un mirage, les évaluer précisément pour ce qu’ils sont, quelles en sont les retombées économiques, quels impacts ont-ils sur l’environnement, etc. Avec la meilleure des vigilances toutefois.

Car derrière les relations corporatives habituelles se dressent les enjeux liés à la représentation, à la négociation et au processus décisionnel des pouvoirs publics. Actuellement, le tableau est loin d’être clair et cohérent. Port de Saguenay, qui relève du fédéral, s’active avec la complicité de la ville qui lui a vendu de vastes terrains, pour relancer définitivement le port de Grande-Anse et son parc industrialo-portuaire. Le gouvernement Legault, avec sa stratégie maritime, voit les projets d’un œil plus que favorable. Le milieu économique avec « Je crois en ma région » a pris le leadership de la campagne publique. Curieusement, au nom de la « souveraineté économique régionale ». Les opposants bien actifs, globalement issus du milieu de la protection de l’environnement, sont regroupés sous la Coalition fjord. Bref, nous sommes dans un affrontement entre les « pour » et les « contre ».

Pourtant, je constate malheureusement que les « pour » laissent passer une occasion historique de recréer le rapport de force régional et mener une négociation ferme, mais réaliste avec les gouvernements et les promoteurs. L’objectif ? Obtenir des concessions, des contreparties et des outils qui (ré) activeraient le développement endogène du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Des gains qui pourraient, pourquoi pas, bonifier la réalisation des grands projets eux-mêmes.

En effet, n’y a-t-il pas là l’occasion pour nos leaders régionaux de réclamer du gouvernement caquiste une hausse sélective de tarifs d’électricité dont les sommes seraient affectées à un fonds spécial voué au développement régional et géré par des élus régionaux. Pourquoi accorder le meilleur tarif de notre électricité à GNL, cette compagnie gazière « pleine aux as » alors que son bilan environnemental canadien est plus que discutable ? Quelles seront les ententes entre la compagnie et Port Saguenay dans le partage des coûts de la construction, l’aménagement du terrain et les services utilitaires ?

Même logique pour le projet Métaux BlackRock, éventuel grand consommateur d’électricité et d’eau fournie par la ville elle-même.

La compagnie est toujours à la recherche des capitaux dans un marché baissier. De plus, la construction d’une usine à Grande-Anse est liée à l’accès fiable au chemin de fer Roberval Saguenay jusqu’à la nouvelle desserte de Grande-Anse. Autrement, il faudra d’énormes fonds publics pour construire une voie parallèle à celle de Rio Tinto, qui devrait là aussi contribuer significativement. Quelle sera la part de Métaux BlackRock ?

Ariane Phosphate. Le simple bon sens questionne l’opportunité de construire avec les fonds publics (des dizaines de millions – on parle même de 150 à 200 millions $) un nouveau port qui défigurera la rive nord du fjord du Saguenay pour satisfaire une seule compagnie avec des retombées économiques finalement éloignées du Saguenay. Pourquoi ne pas affecter ces énormes montants à un éventuel deuxième pont sur le Saguenay dans un réseau routier réaménagé qui donnerait accès notamment à Grande-Anse ?

Qui quête recueille l’obole. Qui revendique impose le respect et force le partage.

Laval Gagnon

Chicoutimi