Le projet GNL et le risque d’instrumentalisation des universités

OPINION / Cette lettre a été écrite par Michel Roche, professeur de sciences politiques à l’Université du Québec à Chicoutimi.

La direction de l’UQAC a décidé de répliquer à la lettre publiée par un collectif de professeur.es demandant aux universités de refuser le projet de chaire interuniversitaire financée par GNL. Elle aurait pu le faire en prenant de front l’argumentation qu’elle contenait. Malheureusement, elle a choisi d’en déformer les propos et de jeter un certain discrédit sur ses auteurs. Remarquant un fossé qui se creuse entre les deux principaux camps, elle n’aura contribué, dans sa réplique, qu’à le rendre un peu plus profond.

Contrairement à ce qu’affirme sans nuances la direction de l’UQAC, la lettre ne s’oppose pas au principe de la participation d’entreprises privées dans le financement de la recherche. Personne parmi nous ne contesterait le financement privé d’un projet destiné à mettre au point des prothèses pour des personnes handicapées ou pour lutter contre la tordeuse du bourgeon de l’épinette. Mais s’il s’agissait de mettre au point une arme de destruction massive, ce serait évidemment un peu plus délicat. La lettre du collectif cherche plutôt, d’entrée de jeu, à mettre en garde au sujet de cette proximité qui entraîne parfois des effets délétères. Tout cela a déjà fait l’objet de multiples études bien documentées sur lesquelles il est inutile de revenir.

En ce qui concerne plus spécifiquement le projet de chaire interuniversitaire de GNL, la position prise dans la lettre se fonde sur des études qui font consensus dans la communauté scientifique au sujet du réchauffement climatique. À cela s’ajoutent diverses analyses et enquêtes sur les retombées économiques du projet et sur l’entreprise GNL elle-même. Ceci nous amène à l’argument le plus choquant parmi ceux formulés par la direction de l’UQAC et répété à la radio de Radio-Canada par l’un de ses représentants, voulant que la lettre n’aurait pas été rédigée par des experts, mais par des professeur.es intervenant à titre de « citoyens ». Faut-il rappeler que la lettre porte d’abord et avant tout sur les rapports entre une entreprise privée, en l’occurrence GNL, et le monde universitaire ? En quoi ceci concernerait-il davantage les collègues spécialisés dans le gaz naturel que, disons, ceux et celles dont les recherches portent sur la société, les groupes de pression, les intérêts de classe, la production de la richesse, les rapports de pouvoir ? C’est précisément pour cela que les signataires de la lettre proviennent de plusieurs disciplines. Par ailleurs, nous intervenons aussi à titre de citoyens et citoyennes. Nous le faisons à la manière d’un médecin qui, constatant à l’aide des outils de la science une maladie quelconque chez un patient, décide pour des raisons professionnelles, éthiques et humanistes de combattre la maladie.

Nous déplorons le refus de la direction de l’UQAC de s’interroger sur les motivations profondes de GNL. Doit-on tout accepter sans se questionner ? Même si, considéré isolément, un projet de recherche satisfait à tous les critères de la plus haute vertu, il faut voir plus loin et analyser les intérêts de l’entreprise sous différents angles, et notamment celui du contexte politique, économique et social, marqué par une opposition de plus en plus manifeste à l’échelle mondiale, nationale et régionale à tout ce qui contribue à l’augmentation des gaz à effet de serre. Il est bien connu que certaines entreprises se servent d’œuvres philanthropiques à des fins de marketing. La direction de l’UQAC ne craint-elle pas d’apparaître aux yeux du public, de ses employé.es et de ses étudiant.es comme complice d’une firme multinationale en pleine bataille pour l’acceptabilité sociale de son projet ? Ne risque-t-on pas de ternir l’image de notre institution cinquantenaire en contribuant à embellir celle d’une entreprise dont nous ne savons que très peu de choses ?