Le petit homme qui battait les grands

Extrait d’un texte rédigé par le lecteur de nouvelles Roger Lemay, de Radio-Canada, qui raconte l’histoire du lanceur Laval Renaud, dans le cadre des festivités du 100e anniversaire de L’Ascension.

OPINION / C’est à se demander comment un si petit gabarit a pu générer autant de puissance.

Laval Renaud n’a jamais été grand, guère plus de 5 pieds, ni très bâti, pas très lourd non plus. Contrairement à ce qui s’offre aux jeunes d’aujourd’hui, jamais il n’a suivi une clinique sportive spécialisée ni participé à aucune école de balle rapide, ce sport que les Américains ont inventé et perfectionné sous le nom de softball.

Alors, comment se fait-il que ce petit homme ait pu devenir la terreur des plus grands frappeurs de la Ligue mondiale en 1973 ? Ne cherchons pas très loin. Laval est obstiné, compétitif, passionné. Une passion hâtive qui débuta dans son cas vers l’âge de 12 ans, alors que le jeune Laval nourrissait une forte admiration pour un autre grand de son sport, l’as artilleur André Rivard de Dolbeau. Rivard est encore considéré aujourd’hui comme l’un des plus grands lanceurs que le Québec ait connus. [...]

Laval acquit bientôt tout un arsenal de lancers, affectionnant particulièrement la balle rapide, mais maîtrisant aussi parfaitement la balle papillon, le cauchemar des frappeurs, mais aussi des receveurs. Laval Renaud en rigole encore : « Ma papillon n’était pas rapide, mais elle était cochonne. Elle pouvait aller dans toutes les directions, même les receveurs avaient du mal à l’attraper », se remémore-t-il. [...]

Laval se hissa rapidement parmi les meilleurs de la province. Et sa chance pour faire partie de l’élite internationale se présenta au printemps 1973. Naquit alors la Ligue mondiale de balle rapide (la Professional World Softball League) à laquelle se sont joints les Royaux de Montréal.

Le visage de Laval s’allume lorsqu’il raconte son histoire. « Ma famille et mes amis estimaient tous que je devais tenter ma chance à Montréal. Mais je trouvais ça loin et le camp d’entraînement était déjà commencé. Mon père m’a donné 20 dollars. J’ai pris l’autobus avec mon gant de balle… »

Cette première tentative ne fut ni glorieuse ni très longue. Arrivé dans la métropole, Laval descendit du bus, regarda autour de lui et fut pris d’un vertige incontrôlable. Étourdi par ce qu’il voyait et ce qui l’attendait, il n’a pris que quelques secondes pour tourner les talons, remonter dans l’autobus et retourner chez lui. « J’ai comme paniqué , se souvient-il. Mon père n’était pas très content de me revoir. J’avais dépensé 20 dollars pour rien. »

Mais Laval ne mit pas long à se ressaisir. « Après quelques jours, je regrettais de ne pas m’être présenté au camp. J’ai demandé à mon père de m’y renvoyer. Cette fois, il n’a pas pris de chance. Il a envoyé un de mes oncles, qui résidait à Montréal, pour venir me chercher à l’autobus. »

Le deuxième essai fut le bon, mais ce ne fut pas de la tarte… En fait, ce qui suivit est digne d’une scène de film. La journée même de son arrivée, Laval se dirige au stade des Royaux à Pointe-aux-Trembles. Mais, déception, l’équipe vient tout juste de terminer sa séance d’entraînement. Il faudra se reprendre le lendemain. « Il ne restait que quatre jours avant le début de la saison. L’équipe était pratiquement complète, mais on m’avait dit qu’il y avait trois entraînements de prévus le lendemain. Je me suis pointé au stade aux petites heures. »

Sauf que Laval, timide et impressionné, n’ose pas se présenter lui-même à l’entraîneur des Royaux, Pat Patterson, un homme réputé dur, et il attend dans les gradins que quelqu’un daigne le remarquer.

« J’étais assis dans les estrades et là, je vois un joueur sur le terrain qui termine son jogging pour s’échauffer. Il s’arrête devant moi et me fait des grands signes. J’entends Laval ! Laval ! C’est alors que j’ai reconnu mon ami Gaston Leblanc de Baie-Comeau, que j’avais souvent affronté, et qui tentait lui aussi sa chance au camp. » Leblanc présente alors Laval à l’entraîneur Patterson.

« Il m’a à peine regardé, et m’a dit de retourner dans les gradins. Qu’on allait m’appeler pour effectuer un essai. »

L’avant-midi passe, la pratique se termine. Personne ne s’adresse à Laval. Celui-ci, trop nerveux, ne mange pas et attend que l’entraînement reprenne. Mais en après-midi, idem, Laval est complètement ignoré. « La pratique de l’après-midi a duré près de quatre heures, et ils ne m’ont pas fait venir », se souvient Laval, qui continue alors à ronger son frein, attendant l’ultime entraînement en soirée. Pendant tout ce temps, Laval observe attentivement les lanceurs, la plupart de grands gaillards américains et canadiens-anglais. Il remarque que, curieusement, aucun n’utilise le pied arrière comme pivot, ou à peine, ce qui procure pourtant équilibre et force à un artilleur, technique que Laval maîtrisait parfaitement, qu’il surutilisait même, en allongeant sa jambe gauche le plus loin et le plus longtemps possible vers l’arrière, avant d’amorcer sa motion, d’effectuer son transfert de poids, et de propulser sa balle tel un ressort, après une révolution de 360 degrés. [...]

Les heures passent sans que Laval ne reçoive d’invitation à se présenter au monticule. 19 heures… 20 heures… 21 heures…

« Il commençait à faire noir et la pratique achevait. Je me suis dit que je n’aurais pas ma chance, que c’était fini. J’avais attendu toute la journée pour rien et il ne me restait plus qu’à rentrer chez moi, encore une fois. Je me sentais déçu et frustré, parce que j’avais observé les frappeurs toute la journée et j’étais convaincu que je pouvais les battre. »

21 h 15… L’entraîneur Pat Patterson se dirige lentement vers les estrades. Il s’arrête et lève les yeux vers Laval. Avec un fort accent anglophone, il crie : « Wr’enaud ! Vas te Wr’échauffer ! »

Laval ne prit que quelques minutes pour effectuer ses lancers d’échauffement. D’ailleurs, il n’en avait guère besoin tellement l’adrénaline et les battements de cœur avaient déjà mis tout son corps en alerte.

Patterson n’allait pas lui faire de cadeau. Il avait déployé son artillerie lourde. Tous des frappeurs de milieu d’alignement, ceux qui ont l’habitude de frapper la longue balle, des cogneurs de circuits, les champions des points produits.

« Je me suis présenté au monticule. On venait d’allumer les lumières du stade et je me suis aperçu qu’il y avait encore des centaines de spectateurs dans les gradins. Puis, j’ai balayé du regard tous les joueurs des Royaux, qui m’observaient à leur tour, les bras croisés, en silence. Un seul me souriait, mon ami Gaston Leblanc... “Laval ! N’oublie pas ton pivot arrière, m’a crié Gaston, Ton pivot arrière, c’est ta force ! ” »

Le premier frappeur, un colosse, se présente alors au marbre. « Sa grandeur ne m’impressionnait pas, j’avais attendu ma chance toute la journée, j’étais comme dans un état de grâce, gonflé à bloc, j’étais vraiment convaincu que je pouvais le battre. »

Pour le premier lancer, Laval opte pour une balle rapide. Elle sort de sa main à près de 90 milles à l’heure. Le frappeur s’élance, mais son bâton passe à plus de deux pieds sous la balle. Première prise…

« Je misais sur ma rapide parce que contrairement aux autres lancers, la balle n’a pas le temps de redescendre », raconte Laval.

Deuxième lancer. Pourquoi pas une autre rapide ? Le colosse s’élance et fend l’air… deuxième prise. « Je crois que tous étaient alors impressionnés par la vitesse de ma balle. Là, je me suis dit que le frappeur attendait peut-être le même lancer et j’ai risqué ma slowball. » Cette fois, le colosse évalua mal la vitesse du lancer. Complètement déjoué, il s’élança bien avant que la balle n’atteigne le marbre. Troisième prise. Retiré…

Laval regarda autour de lui. « Je sentais que les gens dans les gradins et les joueurs commençaient à me prendre au sérieux. Les joueurs des Royaux murmuraient entre eux, tandis que Patterson me fixait sans rien dire. »

Deuxième frappeur. Non, mais, combien pouvait-il mesurer celui-là ? Un géant. « J’ai dû travailler un peu plus fort pour le deuxième... »

Laval prit quelques secondes pour évaluer la situation.

« Ils avaient vu ma rapide et ma slow... C’était un grand gars, j’ai risqué ma montante. » Laval Renaud y mit toute la gomme. « Strike One », cria l’arbitre.

Un peu trop euphorique, Laval opte alors pour une autre rapide, mais celle-ci rate complètement le marbre.

« Il fallait que je me calme un peu... »

Pourquoi ne pas lui offrir une slow ? Ça avait bien marché la première fois. La stratégie fait mouche, le frappeur se dévisse sans toucher à la balle. Une balle, deux prises...

« À ce compte-là, j’avais l’avantage. Mais je voulais en finir. »

Laval regarda autour de lui. Ce stade, le plus grand qu’il n’ait jamais vu, les spectateurs, incrédules, qui le dévisageaient, l’entraîneur Patterson qui semblait encore le défier du regard, son ami Gaston Leblanc qui croyait si fort en lui... Il eut aussi une brève pensée pour son père Fernand, sa mère Cécile. Renaud prit une grande respiration, ferma les yeux, amorça lentement sa motion, pivota vers l’arrière, puis bascula à la vitesse de l’éclair vers l’avant en tournoyant son bras droit à 360 degrés. Comme sortie d’une fronde géante, la balle se dirigea impitoyablement vers le frappeur tel un boulet de canon, en plein centre du marbre...

Le géant comprit qu’il s’agissait d’une rapide et qu’elle arrivait au centre de la zone des prises. N’ayant plus rien à perdre, il tenta avec toute son énergie de toucher la balle, mais celle-ci était déjà depuis une fraction de seconde bien enfouie dans le gant du receveur. L’arbitre leva le bras : « Strike three... Out ! ! ! »

C’est alors que la voix de l’entraîneur Pat Patterson se fit entendre : « Stop ! » Laval comprit alors qu’il avait passé le test. « J’ai senti que ça devenait gênant pour eux. »

Patterson se dirigea vers lui et lui dit, toujours avec son fort accent : « Wr’enaud, tu passes dans mon byouw’reau (sic) demain matin pour signer. »

Le stoïque entraîneur retourna vers l’abri des joueurs avant d’ajouter : « Et fais-toi couper les cheveux ! »

C’est comme ça que Laval Renaud, le petit gars de L’Ascension d’un peu plus de 5 pieds, joignit les rangs des Royaux de Montréal et fit partie de la meilleure ligue de balle rapide au monde pendant une saison. Montant de son contrat : 3000 dollars.